Du côté d'Adrienne Monnier, pour Valéry, pris dans les remous de sa
jeune gloire, ne pouvait venir aucun danger. Il n'en irait pas de même,
inévitablement, à la suite de rapports noués, par lui, avec d'autres
femmes, rencontrées au hasard de soirées mondaines…
Henri de Régnier qui, autrefois, fréquentait avec lui les mardis de la
rue de Rome, aux temps mallarméens, et qui le retrouve, trente années
plus tard, enregistre, témoin impitoyable, les ravages causés chez
Valéry par le nouveau rythme de vie que l'ex-Monsieur Teste a maintenant
adopté.
En 22-23, au cœur des Années folles, dans ses Cahiers, il note
(p. 787 et 793) : « 30 mai 1922. Chez le banquier américain Georges
Blumenthal… Je n'avais pas vu Valéry depuis longtemps, je le trouve
inquiet, vieilli, ravagé, mais toujours causeur brillant, quoique un peu
bredouillant.
- 28 février 1923. Chez la marquise de Polignac. Rien ne m'amuse comme
d'y retrouver Paul Valéry en homme du monde et en poète de salon. Voilà
où mènent vingt-cinq ans de solitude. Je le trouve d'ailleurs très usé,
très nerveux, confus, bredouillant. Ce qu'il dit, avec ses ellipses et
ses sautes d'idées, doit être à peu près incompréhensible à ses
auditeurs. On m'a dit que, parfois, il récitait des vers. Oh, Valéry ! »
C'est que nous sommes, en 22-23, au point d'acmé de la crise qui devait
durablement marquer la vie affective de notre héros, jusque-là
relativement équilibrée.
La rencontre avec Catherine Pozzi est à l'origine de ce grave conflit
intérieur. Cette dernière, dans son Journal 1913-1934, publié
chez Ramsay en 1992 (677 pages grand format) relate, jusque dans les
plus infinis détails, les flux et reflux de leur aventure sentimentale,
qui, au bout du compte, devait s'avérer, pour l'un et pour l'autre,
totalement destructrice. Tant il est vrai que nous sommes là en présence
d'un beau cas - exemplaire, si l'on peut ainsi parler - de la confusion
des soifs et des sources.
C'est à la mi-juin 1920 qu'eut lieu la rencontre, suivie immédiatement
du coup de foudre initial d'une liaison qui devait durer jusqu'à l'été
1928.
Catherine Pozzi, fille du célèbre médecin, caricaturé par Proust, dans
La Recherche, sous les traits du docteur Cottard, ainsi que son
ineffable épouse, trompée par son volage mari et qui s'endort
inopinément, à la Raspelière, chez les Verburin - elle fait partie de
leur clan. Catherine épousa en 1909, elle avait 27 ans, Edouard Bourdet,
l'homme de théâtre bien connu, de qui elle divorcera, après lui avoir
donné un fils, Claude, né en octobre 1909, mort le 22 mars 1996, le
journaliste du temps de la Résistance, puis de France-Observateur. Elle
devait mourir, le 3 décembre 1934, après bien des souffrances dues à la
tuberculose, dont elle fut déclarée atteinte dès 1912.
Les débuts de leur histoire, selon un scénario habituel, furent
passablement idylliques et l'on vit, dès cet été 1920, Valéry à la
Graulet, en Dordogne, propriété des Pozzi, hôte de Catherine et sa mère,
composant, à la demande de Jean-Louis Vaudoyer, une préface pour le
poème de La Fontaine, Adonis : « Cet essai sur l'Adonis fut écrit
dans une belle campagne, si vaste et si lointainement fermée de futaies
et de lignes paresseuses qu'il semblait qu'elle produisit la plus
profonde paix comme le fruit de son étendue offerte au seul soleil et
close d'arbres immenses.
Je n'avais point de peine, en ce lieu favorable, à ressentir toutes
choses comme nous pouvons penser que La Fontaine les ressentait. Il est
des heures perdues où l'on croit entendre le murmure du temps pur qui
s'écoule ; on regarde dans le ciel se fondre tout un jour, sans opposer
à cette contemplation le moindre divertissement… » (Pléiade - o.c.
I, 1707)
Tout respire le bonheur de ces moments "où l'on croit entendre le
murmure du temps" dans le texte définitif publié sous le titre Au
sujet d'Adonis au tome I de Pléiade o.c. I, p. 474-495.
Le poète a manifestement retrouvé une Muse, ce n'est plus la jeune
Parque, mais Catherine Pozzi. Elle sera auprès de lui, quand il écrira,
par exemple, le dialogue sur l'architecture Eupalinos ou encore
des poèmes comme L'ébauche d'un serpent.
Assez rapidement cependant, entre eux, les choses se dégraderont et leur
réciproque passion, loin d'être épanouissante, deviendra pour tous deux,
une sorte d'instrument de torture.
Il ne faut pas se le dissimuler, les lectures du Journal, aux
yeux du lecteur attentif et bienveillant, représente une épreuve :
document certes exceptionnel, mais pétri d'une matière qui est de chair
blessée à vif, d'une peau d'âme toute palpitante, obstinée à vivre et
qui n'y parvient pas.
Le 10 juin 1929, un an après la rupture, Catherine Pozzi reçoit une
lettre du grand critique allemand Ernst-Robert Curtius, qu'elle a eu
l'heureux réflexe de transcrire (p. 508).
Le texte de Curtius nous dit toutes les qualités de celle à qui il
s'adresse, d'où elle a tiré son pouvoir de séduction, aux limites de
l'irrésistible ; d'autres que Valéry l'ont éprouvé. Quant au bref
commentaire, dont elle fait suivre le texte de son correspondant, il en
dit plus, en quelques mots, que tous les longs discours : j'ai été
flouée, exploitée… il ne lui restait plus, hélas, que le ressentiment.
« "Si je ne l'éprouvais pas, je serais capable de feindre l'amitié
pour vous, rien que pour le plaisir incomparable de lire vos lettres ;
de les provoquer. Je n'en ai jamais reçu de pareilles. Elles sont autre
chose que des communications : des créations. Pourquoi avez-vous
abandonné la littérature ? Comment gâcher un don si éclatant, si
victorieusement évident ? La façon dont votre esprit "se meut avec
agilité" me fait l'effet d'un prodige, et je voudrais savoir si vous
vous rendez pleinement compte de vos facultés extraordinaires, et si
vous en retirez du plaisir. Si j'en disposais, j'éprouverais un
sentiment radieux de puissance et de bonheur."
Et naturellement ceci me donne la plus lourde tristesse. Oui, E.R.C., je
me "rends pleinement compte". Un autre aussi, s'est "rendu pleinement
compte" : il a tout pris, presque pendant huit ans. »
"Glissez, barque funèbre", dirait la jeune parque.

Au chapitre des femmes qui ont jalonné le parcours valéryen, outre
Catherine Pozzi qui mérite d'occuper une place centrale, il en est
d'autres, auxquelles, en 2003, un médecin, le docteur François-Bernard
Michel a consacré un ouvrage, dont je ne saurai me faire juge, n'ayant
aucune compétence pour cela, aussi est-ce à l'excellente revue
Histoires littéraires (n° 18, d'avril-juin 2004, p. 235) que je
laisse le soin de la recension : « François-Bernard Michel, Prenez
garde à l'amour. Les muses et les femmes de Paul Valéry
(Grasset, 2003, 268 p., 15 €). Brossant une chronologie des amours de
Valéry pour montrer qu'ici "une éducation sentimentale devient une
éducation d'écrivain", l'essai privilégie un système de causalité
affective, dans lequel la mort même du poète est présentée comme la
conséquence d'une rupture amoureuse, et l'œuvre relu à la lueur des
liaisons. Ce genre d'approche pourrait prendre le contre-pied des
distinctions célèbres établies par Valéry entre l'homme et l'auteur
("Indépendance de l'homme biographique et de l'auteur", affirment,
lapidaires, les Cahiers). Hélas, hormis une proposition de
correction du diagnostic de tuberculose chez Catherine Pozzi (l'auteur
étant aussi médecin, on le croit volontiers), on ne découvre guère ici
d'analyses originales. Le texte semble ignorer des travaux récents :
l'identification de "Mme de R." à Mme de Rovira est ainsi présentée
comme une nouveauté (et cela en quatrième de couverture !), alors
qu'elle a fait l'objet d'une communication publiée en 2001 dans le
Bulletin des études valéryennes. Certains tours peuvent
prêter à confusion : on lit qu' "à 49 ans, [Valéry] vient de publier […]
l'Introduction à la méthode de Léonard de Vinci", quand le texte
initial a paru plus de vingt ans auparavant, en 1895. La localisation
des citations, qu'elles soient de Valéry ou d'autres auteurs, n'est
jamais indiquée précisément, l'auteur se contentant au mieux de renvoyer
à un titre, sans page, et sans cote s'il s'agit d'un inédit conservé en
bibliothèque. Tout cela ne facilite pas l'adhésion du lecteur ni le
repérage d'éventuels apports en information. Enfin, le style a-t-il
cessé d'importer à l'éditeur du volume, pour qu'on croise des formules
comme "côté passion [sic], ils se sont mutuellement éblouis", "tant pis,
elle décide d'encourir [sic] le risque", "elle le reçoit […] suppliante
[sic] de ses grands yeux noirs", "il se donne la mort, et pas avec un
pistolet en chocolat" ? On s'est ennuyé. »
S'ennuyer avec Valéry, un comble ! Nous nous contenterons en
conséquence, ici, d'une sèche nomenclature :
1° ) il y eut d'abord la belle montpelliéraine, restée longtemps
mystérieuse, dont le Colloque de Sète (mai 2000) devait révéler la
véritable identité, Madame de Rovira, amour platonique de jeunesse.
2°) ensuite, à Paris, une écuyère de cirque, Miss Bath qui, fugitive,
laissa bientôt la place à Jeanne Gobillard, Madame Paul Valéry, l'épouse
prévenante et fidèle de tout le long d'une existence, 45 ans, qui pour
elle, nous le constatons, ne fut pas toujours un fleuve tranquille.
On ne saurait omettre la place tenue auprès de son père par Agathe, née
en 1906, mariée avec Paul Rouart, le 12 juill. 1927, deux mois après la
mort de sa grand-mère Fanny Valérie, présence attentive, loin d'être
négligeable. L'ultime sortie de Valéry sera le 19 mai 1945, pour
assister à la première communion de Martine, la fille d'Agathe.
3°) de 1920 à 1928, c'est l'épisode Catherine Pozzi : actus tragicus.
Quand ils se rencontrèrent Valéry allait vers ses 50 ans, elle en avait
38.
4°) Une fois cette page tournée, Valéry courtise, en vain, le
sculpteur, Renée Vautier, qui réalise de lui un buste, au temps de
L'idée fixe.
On parle aussi de la duchesse de La Rochefoucauld, d'Emilie Noulet,
d'autres encore ? Passons…
5°) Enfin, quand il eut 67 ans, ce fut le tour de la sulfureuse Jeanne
Loviton, dite Jean Voilier, femme de l'auteur de "L'Homme à la Hispano",
puis, plus tard, de l'éditeur Denoël, mystérieusement disparu. Elle fit
dispenser, en vente publique, le 2 octobre 1982, à Monte-Carlo, un
recueil de 133 poèmes d'amour, à elle adressés par Valéry, ensemble
groupé sous le titre Coronilla (lot acquis par une Université
Japonaise) : des Poèmes secrets inédits et des lettres, adressées
par Valéry à sa maîtresse, furent imprimés, en 1983, sous le manteau, à
l'enseigne de "Chez Monsieur Teste". Un chroniqueur de la revue
Histoires Littéraires (n° 15, juill.-sept. 2003, p. 193), qui nous
fournit ces renseignements, conclut que "ce n'est pas demain que nous
aurons de Valéry une biographie complète et non aseptisée."
Nous restent ses propos,
tels qu'Henri Mondor les entendit et nous lesrelata. Ecoutons, au
terme de ce chapitre consacré aux femmes, ce qu'il pensait d'elles :
« Celui, qui a souvent redit que le singulier ne le retenait
guère, allait, après des détails que je passe, vers des généralisations
: "Les femmes, selon leurs moments et les nôtres, sont à la fois simples
et difficiles. Ou plutôt, elles sont faites de corps simples qui les
composent en proportions variables avec chacune et sans doute mouvantes
en toutes. Trois corps simples : la mère, la fille, au pire sens du mot,
et l'asexuée. Il ne reste plus, comme dans les ordonnances, qu'à mettre
à droite des chiffres respectifs. La comparaison des coefficients ou des
pourcentages est facile… Et dire que nous les payons en or liquide !
"A ce propos, ne trouvez-vous pas que l'acte lui-même est à la
fois simple et bien complexe ? C'est à lui que je n'aurais jamais dû
cesser de penser, dans mon cours du Collège sur la poétique. Ce qui
prépare l'assaut, ce qu'il déclenche d'actions nombreuses, d'interréactions,
ce qui, avec monotonie d'ailleurs, convenons-en, le termine, enfin
l'arrêt brusque de toutes ces fêtes, que de chapitres !" »
(Henri Mondor, Propos familiers de Paul Valéry,
Les Cahiers Verts, n° 44,
Grasset 1957, p. 120)