En 1901, baccalauréat en poche, libre de
ses mouvements, ayant abandonné dessin, peinture et musique, Valery
Larbaud sait qu’il sera homme de lettres. Il s’inscrit à la Faculté de
Lettres de la Sorbonne, afin d’y préparer une licence - qu’il obtiendra -
et suivre, parallèlement, des cours d’anglais.
A la date de sa majorité légale (21 ans),
il réclama son indépendance financière, demandant à sa mère des comptes de
tutelle. Cette dernière refusa d’obtempérer et le pourvut d’un conseil
judiciaire. Il obtint cependant une pension sur les revenus annuels
produits par l’héritage de son père. Il lui fut alors loisible d’organiser
à sa guise les détails de son existence.
A l’usage d’un éditeur hollandais, il
résume ainsi ce que fut son itinéraire : « A partir de novembre 1902,
j’ai résidé à Paris. J’y ai toujours eu (avec d’assez fréquents
déménagements) un petit appartement où je me sentais chez moi. Mais
jusqu’en 1920 j’ai passé plus de temps, chaque année, hors de Paris
(voyages, séjours à l’étranger ou dans le Midi de la France) qu’à Paris
même : en moyenne 8 mois en dehors de Paris pour 4 mois à Paris. Dans
l’itinéraire de ces années-là je dois tenir compte des résidences
secondaires, c’est-à-dire les villes où je me suis successivement
installé pour un temps assez long et qui m’ont servi de centres dans mes
voyages. »
La décennie sur laquelle s’ouvre le
vingtième siècle, appelée "Belle époque", représenta, pour l’étudiant en
Sorbonne que fut Valery Larbaud, une période de lectures, déjà inaugurées
lors de l’adolescence, mais relayées maintenant par une sorte de
tourbillon frénétique.
Dans les pages liminaires de "ce vice
impuni, la lecture… Domaine anglais", il s’est fait l’apôtre d’un idéal de
lecteur, dont il fut lui-même la réalisation la mieux accomplie :
« Ce n’est pas nous qui avons qualité pour
prêcher à notre médecin ou à notre avocat les avantages et les plaisirs
qu’ils retireraient de la possession d’une culture littéraire, artistique
et philosophique. Tant pis pour eux s’ils n’ont pas cette culture ; pour
nous, l’important, c’est que le médecin nous guérisse et que l’avocat
gagne notre procès. Mais il y a des gens dont la fonction consiste à
prêcher cela, et à répandre le plus possible le vice de la lecture. Il y a
dans chaque pays civilisé une catégorie de personnes qui sont payées pour
dire aux enfants et aux jeunes gens : "En dehors et au-delà des métiers,
des professions et des hautes spécialités auxquelles nous vous préparons,
il existe une aristocratie ouverte à tous, mais qui n’a jamais été
nombreuse en aucun temps, une aristocratie invisible, dispersée, dépourvue
de marques extérieures, sans existence officiellement reconnue, sans
diplômes et sans lettres patentes, et pourtant plus brillante qu’aucune
autre ; sans pouvoir temporel, et qui cependant détient une puissance
considérable et telle qu’elle a souvent mené le monde et disposé de
l’avenir. C’est d’elle que sont sortis les princes les plus véritablement
souverains que l’histoire connaisse, les seuls qui, des années et dans
certains cas des siècles après leur mort, dirigent les actions de beaucoup
d’hommes. Vous pouvez faire partie de cette aristocratie : elle vous y
invite, elle vous attend, et la seule condition qu’elle exige pour vous
admettre, c’est que vous vous soyez livrés immodérément et pendant des
années à une certaine forme de plaisir qu’on appelle la Lecture. »
La lecture,
pour lui, une passion :
« Rien ne distingue notre jeune lecteur de
ceux qui sont demeurés en arrière, et il y a même des chances pour qu’aux
yeux des gens ce soit lui qui semble s’être laissé devancer. Sa passion
l’a porté avec tant de violence à la conquête d’un nouveau domaine
linguistique (qui n’est pas au programme, l’anglais par exemple, alors
qu’il doit être interrogé sur un texte allemand) ou l’a fait s’absorber si
complètement dans l’étude d’un seul auteur qu’il a négligé de préparer son
examen, et il y échoue ou le passe difficilement, tandis que les
non-lettrés sont reçus avec les félicitations des examinateurs. Il a
négligé ses intérêts matériels pour sa passion, comme un amoureux
s’endette pour une femme. »
…et une passion littéraire :
« Le plus haut grade, c’est-à-dire
l’entrée dans le grand monde des livres, dans ce qu’on appelle, en France
et pour le moment : la culture. Il a vingt ans et derrière lui, déjà, cinq
ou six années de lectures volontaires, cinq ou six années de vraie vie
littéraire (on rirait s’il le disait). Il commence à faire partie d’une
élite, de la "discrète élite". Et tant discrète ! Vraiment, pour ce qui
est des satisfactions de la vanité, le clergé séculier est mieux partagé
qu’elle ; mais c’est qu’en effet elle est une espèce de clergé régulier,
sans nom et sans honneurs dans le siècle. Même ce mot d’élite est trop
haut-sonnant pour elle : elle n’en voudrait pas. Mais comment désigner
autrement ce petit nombre d’hommes et de femmes si bien triés, choisis
après tant d’épreuves parmi tant de milliers de personnes ? (Penser au
nombre de ceux qui sont restés en arrière.)
Mais alors, c’est donc, après tout, une
spécialité ou une profession comme les autres ? Et il pourrait prendre le
titre de "lettré", comme ces personnages bizarres qu’on rencontre parfois,
qui font inscrire sur leurs cartes de visite : "Homme de lettres" ? Non,
ce n’est pas une spécialité, ni une profession, c’est une qualité, quelque
chose qui tient à l’homme même, qui fait partie de son bonheur, qui peut
lui être indirectement très utile mais qui ne lui rapportera jamais un
sou, pas plus que sa politesse, son courage ou sa bonté. »
Passion
littéraire dont il nous détaille les étapes :
« La découverte des classiques de son
pays, celle de Shakespeare ou de Dante, celle de Lucrèce ou d’Aristophane.
Cela lui paraissait alors le bout du monde. Et le temps où, pauvre
illettré, il ne pouvait lire que les modernes, ne trouvait de saveur qu’en
leurs ouvrages. A présent, cette littérature moderne, contemporaine de son
enfance, et qui lui semblait si vaste et plus importante que tout le
reste, il ne la voit plus que comme un des épisodes de l’histoire
littéraire de son pays ; de ces épisodes-là, il lui arrive d’en examiner
deux par an. Désormais ses voyages s’étendent sur un continent tout entier
et il séjourne même dans des régions que la plupart des touristes
négligent ou dont les guides ne disent rien. Voyages dans le temps et dans
l’espace, mais qui peuvent s’accomplir en restant assis dans une
bibliothèque, car ces pays s’appellent : Hérodote, Tacite, Rabelais, les
Mystiques espagnols, Marino et les Marinisti, la lyrique allemande
contemporaine, l’époque d’Elisabeth, Dada, les Parnassiens, les Précieux,
l’archiprêtre de Hita, James Joyce, le Reine de Navarre, Philippe
Soupault… Là, tout est découverte et plaisir de la découverte même si on
revient, si on relit. Cependant, il dirigera et freinera sa passion, il
n’abusera pas de ces passeports et de ces permis de circuler qu’il a
obtenus : il sait que les livres ne sont rien sans la vie (les livres
eux-mêmes le lui disent) et il impose des limites, une discipline à son
appétit. Un jour, après avoir longtemps hésité, il renoncera à apprendre
une nouvelle langue étrangère et s’interdira un nouveau domaine
littéraire. C’est un sacrifice, une mortification dont Dieu lui tiendra
compte. »

A Marcel Ray, devenu non seulement l’ami
intime, mais plus encore le confident et le conseiller, il fait part de
ses découvertes. En premier, celle qui demeura un point de référence tout
au long de sa carrière d’écrivain, Whitman :
« Vous me
demandez ce que je fais et vous devinez très juste. Je vous dirai que mes
lectures sont, non pas trop nombreuses mais trop diffuses. Un jour je lis
Hawthorne avec ardeur et me mets ainsi dans l’œil la mauvaise orthographe
(doit-on dire hétérographe ?) américaine. Saint-Simon, Mézeray, les
lettres de Voltaire et de Frédéric, Taine, Lanson, Dobson, Prior, Parnell,
Gray, Thomson, Young, Chatterton, Emerson, J.R. Lowell, se partagent mes
moments. Je travaille aussi très régulièrement les Annales de
Tacite, Suétone, et la grammaire latine ; je mets en mauvais anglais le
bon français de Télémaque, et en mauvais français le bon anglais d’Henry
Esmond, de Thackeray. J’envoie cela à M. Veigneau, qui me le corrige,
avec remarques grammaticales. Mais c’est Walt Whitman qui a mes amours. Je
le mets (pour le moment) au rang de Shakespeare. Vous savez qu’il est mort
en 1892, beau comme un dieu (je vous ferai voir son "électrogravure"). Ce
qui me plaît chez lui, c’est d’abord l’originalité de son style, et sa
langue où se mêlent l’anglais, l’espagnol et le français, espèce de
Volapük colossal. Il dit : "Je chante l’Homme Moderne"-"monstrueux (huge)
hôtels"-" New-York au million-de-pieds". Le cercueil du Président Lincoln
passe au milieu d’un océan de visages. Les chemins de fer, le télégraphe,
les docks immenses, les grands steamers sont sa matière ; il dit qu’il est
"lover of populous pavements". Je n’avais de lui que des extraits : je
l’ai fait venir complet de Boston, et l’ai ici. Son dernier livre
Adieu, ma fantaisie est exquis ; Battements de tambours est
d’une beauté si grande qu’on ne peut s’imaginer rien de tel en Europe.
Avec tout cela, le style est d’une extrême simplicité. La prose
shakespearienne qu’il emploie me plaît infiniment. Mais le plus magnifique
morceau est, pour l’idée, l’harmonie, la haute poésie, le Nocturne pour
les funérailles du Président Lincoln. »
(lettre du 6 août 1901)
Consacrant un compte rendu de revue à la
traduction, publiée en 1909, par Léon Balzagette du recueil de Whitman,
les Feuilles d’herbe, Valery Larbaud évoque des souvenirs de son
action pro-whitmanienne : des amis pourraient témoigner, dit-il, que dès
1901-1902, dans une chambre d’étudiant (la sienne), rue de la Sorbonne,
l’on célébrait avec dignité les dates de la naissance et de la mort du
Poète de la Démocratie. C’est le temps où il allait à Grenelle entretenir
les ouvriers d’un cercle populaire, de Walt Whitman et de son œuvre.
Sur cette lancée, il devait préparer un
article destiné à La Plume, qui ne parut jamais, la revue ayant
fait naufrage. Ce n’est que plus tard qu’on lui confiera la rédaction
d’une préface destinée aux Œuvres choisies de Whitman, publiées
sous le patronage de Gide, chez Gallimard, ouvrage prêt dès 1917, mais
qui, retardé par les événements, ne parut qu’en septembre 1918 : texte
repris dans "ce vice impuni…" (p.185-217).
Après avoir
rappelé la phase pré-critique, puis critique, des études whitmaniennes,
Larbaud y présente d’abord la biographie du poète (1819-1892), étudie
ensuite le développement du poème, enfin retrace l’histoire des
Feuilles d’herbe, résumant ainsi l’essentiel du message
whitmanien : « Chez Whitman les mots "Amérique, ces Etats, Démocratie", se
résolvent en un seul mot : Avenir. Il l’avoue dans les "Perspectives
Démocratiques". Il l’avoue quand il dit que Longfellow est bien le poète
qui convient le mieux, actuellement, aux Etats-Unis. C’est justement ce
peuple, auquel il veut donner un idéal, qui sera l’Amérique, la
Démocratie, etc. Nous avons la matière première, l’homme, l’Européen
dépaysé. Aidons-le à se libérer, à croître. Créons de grandes
personnalités, c’est le rôle du poète : « Ce n’est pas qu’il donne à son
pays de grands poèmes, c’est qu’il donne à son pays l’esprit qui fait les
plus grands poèmes, et la plus grande matière à poèmes… »
Et ce qui nous porte plus loin encore dans
le futur, c’est qu’il s’agit de toute l’Amérique. Dans une énumération des
Etats auxquels il prétend s’adresser, nous lisons : le Nicaragua, et bien
avant que Ruben Dario eût écrit "Los Cisnes" où le poète se demande avec
inquiétude :
Tantos millones de hombres hablaremos
inglés ?
Whitman, s’adressant aux trois Amériques,
s’écriait :
Americanos, conquerors…
(Son emploi fréquent de mots français et
espagnols est peut-être un autre signe de cette intention : il veut parler
in lingua trina : français, anglais, espagnol : les trois langues
de l’Amérique du Nord).
En somme, l’Amérique est pour lui le lieu
où la société en formation devra réaliser un nouveau "temps d’harmonie".
Son erreur a été de croire que l’Amérique seule atteindrait cet état
d’idéal. Et ainsi il n’a peut-être pas compris qu’en chantant pour son
peuple il chantait pour toute la race blanche, pour toute l’humanité.
Tel fut, en gros, le rôle du spectacle de
la formation des Etats-Unis modernes dans le développement du poète. »
Au terme de
sa présentation, le critique concluait en ces termes :
« En dernière analyse : l’expression pure.
C’est là, n’en déplaise à ceux qui introduisent le préjugé politique en
tiers dans leurs rapports avec les œuvres d’art, c’est là que le pas en
avant a été fait, le coup frappé pour "la vieille cause" ; c’est dans
l’expression même qu’il y a eu augmentation de la liberté humaine. C’est
l’essentiel de Whitman, sa poésie, reconnaissable à ce ton, que Basil de
Sélincourt appelle "ton de conversation" mais auquel convient mieux le mot
que Jacques Rivière employait récemment en parlant de la poésie de Paul
Claudel : "l’effusion" (Words-worth, en haine de la "diction poétique" du
XVIIIe siècle, avait cherché ; Whitman a trouvé).
Et qu’importe
que la doctrine vieillisse ? Les finesses théologiques dont les vers de
Dante n’étaient que les vêtements ne nous touchent plus mais sa strophe
peut nous dire encore :
Ponete mente almen com’ io
son bella
(Nous n’avons pas cherché à définir la
poésie de Walt Whitman. Nous avons voulu seulement mener nos recherches
sur la ligne où le poète et le poème se rencontrent. Mais nous n’apportons
aucune analyse de rythmes ou de style, aucune formule. Nous nous sommes
contentés de reconnaître le grand socle de terre qui sert de base au beau
roc pur. Que d’autres tentent l’ascension. Mais du moins nous savons
qu’au-delà du lieu où nous sommes arrivés, il n’y a plus que la pierre
nue, et le ciel.) »

Lire, c’est bien, très bien même ; écrire
doit, en revanche, s’imposer telle une nécessité. Ce fut le cas pour
Valery Larbaud. Lire, délices. Ecrire, supplice, disent certains. Pour
lui, les deux activités parvinrent, très rapidement, à s’équilibrer.
On dispose de textes composés en 1903, qui
nous permettent de découvrir un écrivain déjà en possession de sa manière,
en passe de trouver les moyens d’expression littéraire de sa sensibilité.
Le fragment
d’un Journal tenu en Italie, lors d’un parcours de l’été 1903,
accompli en compagnie d’une jeune fille ; fragment repris dans Jaune,
Bleu, Blanc (Pléiade, p. 846), est de ce point de vue révélateur :
« Pignola (Basilicate).- Les longs
et larges lacets blancs des routes, avec des tournants pareils à des
bastions, montent vers le navire peint en blanc, avec ses hublots et ses
sabords, échoué sur la colline aride et isolée. Pignola est située, comme
Potenza, Ferrandina, Brindis di Basilicata, au-dessus de vallées qui
ressemblent au fond d’une mer disparue où se traînent de faibles cours
d’eau, où stagne l’eau sombre et morte du lac Noir. Là on comprend l’idée
poétique contenue dans l’expression : bœufs de Lucanie. Oui, les éléphants
devaient venir de cette région de nuit des âges et de replis profonds. Le
paysage farouche de ce nord de la Grande Grèce est dans ces mots : bœufs
de Lucanie. Ces belles routes blanches et ce ciel presque toujours bleu
semblent étrangers ici. (Guido de S… disait de sa province : la brune aux
yeux bleus.) Pignola domine une vallée humide et noire. Hameau par sa
population, ses ruelles dures et sales, c’est une ville par la hauteur de
ses tristes maisons et sa place : Piazza Orazio Flacco. »
Au directeur
de la revue L’œuvre d’Art international, en décembre 1903, il dit
entreprendre un morceau lyrique à propos du "Palais de Cristal" de
Londres, long texte publié par la revue
La Table Ronde
(juillet 49), dont voici le début :
« Ma seconde visite au Palais de Cristal
fut, je m’en souviens bien, encore plus riche de sensations que la
première. Deux influences s’y firent sentir en moi, plus fortes peut-être
que jamais auparavant dans le cours de mes voyages et de mes résidences :
celle du temps et celle de la solitude.
Cependant, à l’ordinaire, j’échappe à la
première, je suis rebelle, plus que la moyenne des gens, à la migraine des
temps lourds, à l’énervement des orages, à la stupidité des grandes
chaleurs. J’en souffre, mais d’une façon toute physique et grossière, où
la délicatesse des nerfs n’est pour rien et qui, par conséquent, n’atteint
pas l’âme. Cette aptitude à subir profondément les mouvements de
l’atmosphère est, dit-on, très grande et souvent terrible chez les fous ;
mais elle est aussi très vive chez la plupart des femmes et, chez les
poètes, elle est raffinée, naturelle, exquise. Or, j’en suis
malheureusement dépourvu, et, par là-même, les jouissances qu’elle donne
me sont refusées. Mais j’y supplée de moi-même, et au lieu que le vent
d’automne, l’agitation des tempêtes, l’angoisse d’un vaste ciel gris
viennent refléter en moi leurs troubles ou leur muette tristesse, c’est
moi qui les sollicite, c’est moi qui, volontairement délivré de mes soucis
du moment, leur ouvre mon âme, comme on ouvre une fenêtre, au fond d’une
campagne perdue, sur un paysage sourd et sévère de novembre.
J’étais justement revenu au Palais de
Cristal, pour y passer tout ce long après-midi d’automne, loin du Strand
et de Piccadilly, dont le tumulte ne faisait qu’accroître mille peines,
mille indécisions, d’un ordre tout intime, et que je voulais, pendant
quelques heures au moins, oublier. Je me trouvais donc dans la disposition
d’esprit nécessaire pour goûter pleinement cette "touchante mélancolie"
dont j’ai parlé déjà : un fond d’ennui dormant pour refléter l’ennui
mouvant des jardins et du ciel, que les grandes rafales du vent d’ouest,
ce jour-là, agitaient ensemble et faisaient vivre pareillement, les hautes
têtes des arbres s’inclinant dans le sens de la fuite des nuages.
Enfin aucun ami ne m’accompagnait dans
cette promenade entreprise pour être plus seul avec moi-même ; c’était un
jour de semaine, et la crainte de la pluie avait fait désert ce lieu peu
fréquenté d’habitude dans la journée ; il n’y avait pas vingt personnes
éparses sur cette immense étendue de pelouses, de bosquets, de pièces
d’eau ; et aucun des êtres qui me sont chers, aucun parent, aucun ami, ne
me savait, à ce moment, en ce point précis du monde : j’étais
prodigieusement seul. »
Ce sont là
des textes qui témoignent d’une certaine maîtrise, elle éclatera avec le
Barnabooth, auquel, dès cette date, il travaille.
Lectures, écritures, cours, amitiés,
flirts, rythment l’existence de Larbaud, en même temps que les voyages. La
vie, pour lui, est décidément belle. Il le confesse dans "Le vain travail
de voir divers pays", titre emprunté à un vers du poète lyonnais Maurice
Sceve, qu’il vient de découvrir avec ivresse (Jaune, Bleu, Blanc,
Pléiade, p. 850).
« (Ecrit à
Orta Novarese). Chanter ou déclamer quelque chose de triste lorsqu’on est
plein de contentement a la vertu de parfaire notre joie. A une des heures
les plus belles de ma jeunesse, quand j’allais m’embarquer pour le Pirée
et que le bateau partait demain, quels rythmes murmurés dans le bruit de
la foule et des voitures, aux allées de Meilhan, rue de Noailles, à la
Canebière, exprimèrent l’ivresse dont j’étais rempli, sinon :
Je suis le ténébreux, le veuf l’inconsolé,
Le prince d’Aquitaine à la tour
abolie ?...
(Nerval)
Et de même il
y a peu de jours, au début tardif de mes vacances d’été, dans les rues de
Turin, tout en faisant quelques courses indispensables avant de rejoindre
mes amis et leur belle voiture qui allait nous amener vers les lacs du
Nord, voici la strophe qui sortit de ma mémoire pour soulager ma
jubilation contenue :
Que ferais-je, grand Dieu, d’une vie
ennuyeuse
Où de tant de périls je suis environné,
D’une vie en tout temps superbe et
malheureuse
Si mon cœur à soi-même était abandonné ?
(Brebeuf)
Sous l’ombre large des arcades, sous
l’ombre mince des toits le long des rues, devant les façades de briques
sculptées déjà chaudes du soleil de la matinée d’août, cette strophe
m’accompagnait, revenait en moi comme un refrain, me devançait de son vol
harmonieux. »
Ce sont quatre mois qui seront vécus, soit
en compagnie de sa mère, soit avec Marcel Ray, en Italie et en Grèce, avec
retour à Paris, en mai 1904.
Vient, à cette date, de paraître un
article, signé de lui, dans la revue L’Oeuvre d’Art international,
intitulé "Les Anges de la littérature". Texte, à notre avis, fondamental ;
expression d’une constante de toute une vie, dans la personne et l’œuvre
de notre auteur :
"Les Anges de
la Littérature", cela peut se traduire par "les aptitudes des choses (ou
des personnes) à être transposées en matière littéraire par l’écrivain".
…Comme certains lieux du monde sont plus que d’autres "matière à
littérature", on pourrait croire que ces anges y sont en plus grand nombre
qu’ailleurs : le Colisée doit en être plein : et mille autres sans doute y
attendent mille autres poètes auxquels ils feront signe et qu’ils
avertiront. Il y en a sans doute beaucoup aussi aux ruines de l’Acropole,
aux Pyramides, autour du tombeau de Virgile : Naples en est rempli…
…Des anges nous attendent partout, et
partout nous font des signes : l’un nous désigne un grand et complexe
caractère, un autre nous montre un brin de mousse desséché. Et cependant,
non seulement nous ne les apercevons pas tous ; mais nous ne savons même
pas reconnaître ceux qui nous sont destinés. De ce défaut de vue viennent
toutes nos erreurs et toutes nos absurdités. Car, comment cela peut-il
s’appeler, ne pas voir un ange qui nous fait signe, sinon : ne pas nous
laisser émouvoir à chaque instant de notre vie ?
Mais cette fable nous apprend clairement
quelle est notre mission et quel est notre devoir : c’est une mission
difficile et un devoir charmant, c’est découvrir des anges. »

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