Il nous est apparu opportun de reproduire
ici le texte d'une lettre adressée par Valery Larbaud à Emmanuel Lochac.
Elle appartient au dossier des Lettres d'un retiré, publiées aux
éditions de La Table Ronde en 1992 (p. 178 - 183).
Emmanuel Lochac, né à Kiev en,
1886, décédé à Nice le 10 novembre 1956, est surtout connu pour ses œuvres
de poésie (L'Oiseau sur la pyramide, 1924 ; Le Promenoir des
éleigies, 1929).
Larbaud a préfacé son recueil Le Secret
du Belvédère, 1926.

Valbois par Saint-Pourçain-sur-Sioule
(Allier).
3 juillet 1930.
Mon cher ami,
Je trouve enfin assez de
loisir pour vous remercier de votre lettre, qui m'a fait un grand plaisir.
Cette année, mal commencée pour moi, continue mal. J'ai quitté ma Mère,
rétablie, vers le 15 février, mais je n'ai pas osé m'éloigner beaucoup,
parce qu'en passant une frontière j'aurais été plus loin des nouvelles, et
que j'étais inquiet. J'ai donc rôdé entre Montpellier et Marseille,
d'où j'ai été rappelé d'urgence,
le 2 mai ; et voici bientôt neuf semaines que je suis immobilisé près de
ma Mère qui a eu une rechute sérieuse, et dont l'état de santé ne me
permet pas de m'éloigner d'elle. Ainsi donc j'ai renoncé à tout projet de
voyages et même de déplacements. Cela modifie beaucoup mes habitudes, et
je me sens plus loin de chez moi que je ne l'étais l'an dernier à Rome ou
à Parme, puisque je suis obligé de rester ici. Il y a aussi la
privation de toute conversation avec mes amis, l'éloignement qui les
décourage, les correspondances qui graduellement se ralentissent, cessent
enfin parce que "on aurait trop de choses à se dire". Mais le plus
pénible, dans ma situation présente, c'est que je manque de loisir. Mon
travail et ma correspondance (que pourtant je tâche de ne pas interrompre)
en souffrent. Voyez le temps que j'ai laissé passer avant de vous
répondre. Et même pour lire je manque de temps. Mais voilà assez de
plaintes comme cela, et j'aborde un sujet plus agréable.
J'avais été déçu en ne voyant
rien de vous dans l'avant-dernier Manuscrit autographe ; mais le
dernier
m'a apporté une ample compensation. Ces poèmes sont de l'excellent
Emmanuel Lochac, à la fois ancien et nouveau ; je veux dire qu'on y
reconnaît ce ton impossible à confondre avec un autre, et qu'on y trouve
pourtant quelque chose d'inattendu, et qui s'ajoute à la richesse déjà
"mise de côté".
Je vois que vous suivez tout
droit votre chemin, et qu'aucune force au monde ne pourra tirer de vous
autre chose que du Lochac. Et je crois que c'est là le signe le plus
certain, et de la vocation, et de la solidité de l'œuvre. - Et ce
incapable de faire autre chose, et pourtant à chaque nouveau vers ajouter
autre chose à cette masse indivisible.
Après cela, peu importe
l'accueil de la critique et du public. Et je suppose que cet accueil ne
vous préoccupe guère. Et peut-être n'avez-vous aucun besoin des
encouragements que je souhaite pour vous : quelqu'un qui, de loin en loin,
vous fasse voir, par un signe, en passant, qu'il a compris, et qu'il sait
qui vous êtes.
Je suis très content d'avoir
écrit, dans Ce vice impuni, la lecture… (excusez-moi si je me cite
moi-même) que "en toute époque donnée les meilleurs écrivains ne sont pas
les plus connus". Non seulement c'est vrai, et vérifiable dans tous les
cas, quelle que soit l'époque que l'historien considère, mais c'est une
formule d'exorcisme contre le découragement. Charles-Louis Philippe, un
jour que nous causions de ces choses, a exprimé la même idée un peu
différemment : "Ce qu'il y a de plus pénible, c'est d'être confondu avec
de mauvais écrivains." Il préférait la "conspiration du silence". Il lui
était moins désagréable de ne pas trouver son nom dans une énumération
d'"écrivains distingués" que de lire quelque chose comme ceci : "Des
romanciers de grand talent comme MM. X, Y, Z, Charles-Louis Philippe, etc."
Et en effet, quand on considère les livres d'une époque quelconque, on est
étonné de penser que pour les contemporains il n'y avait presque pas de
différence entre les innombrables illisibles et le tout petit tas des
excellents, qui ont survécu. Mais cela, nous pouvons (quelques-uns d'entre
nous ; vous, sûrement) le constater aussi pour notre époque. Un livre qui
me tombe des mains dès la seconde page, un livre qui est pour moi déjà
illisible, je vois avec étonnement que des gens qui ne sont pas des sots
ont pu le lire, et qu'ils lui trouvent des qualités, et qu'ils le
comparent à de bons livres. Je m'interroge : l'envie ? ou veulent-ils me
taquiner ? Mais non, ils sont sincères, et je suis sûr que le livre ne
vaut rien et que ceux qui en font cet éloge ne pourront plus le lire dans
dix ans (ou même dans deux ans). Mais c'est l'histoire des gens qu'on
opposait à Racine. Ils nous paraissent insignifiants à présent, et il nous
semble absurde et monstrueux qu'on ait pu même les comparer à Racine.
Aujourd'hui les cabales ont
moins de force, parce que le public est beaucoup plus nombreux. Et c'est
grâce à la réclame des éditeurs, à la réclame personnelle (livres
dédicacés dans les boutiques) et à la spéculation bibliophilique, qu'il
est plus nombreux. Tout le monde se pique d'être lecteur, se croit
lecteur. Mais derrière cette masse une élite se reforme, qui est la même,
comme nombre et comme qualité, qu'au temps du Symbolisme. Cette élite
connaissait Valéry bien avant qu'il eût publié La Jeune Parque, et
Gide et Claudel étaient des classiques pour elle bien avant la campagne de
Béraud et C°. Les recrues de cette élite, les jeunes, vont dans le même
sens, et certainement pour quelques-uns d'entre eux, - que vous ne
connaîtrez jamais, - votre droit au titre de Poète est indiscutable, si
votre œuvre, dans le détail et dans ses nouveaux développements, l'est
encore. Ce sont des gens sur lesquels ni la réclame ni les prix
littéraires n'ont aucun pouvoir, et pour qui la biliophilie n'a rien à
voir avec la finance. Et je dis qu'ils ne sont pas plus nombreux qu'au
temps du Symbolisme et de la grande obscurité de Mallarmé. Ce qui a
augmenté, c'est le public de troisième zone, un peu plus lettré et
"avancé" que celui de quatrième zone qui, au temps du Symbolisme, mettait
Armand Sylvestre et Sully-Prudhomme sur le même rang que Verlaine.
Je crois cette élite si juste
et si libérée de préjugés que même la réclame ne l'éloigne pas d'un bon
écrivain. Mais comme la réclame est inutile pour l'atteindre…
Tout cela, pour en revenir à
cette idée qu'il ne faut pas nous inquiéter le moins du monde de l'accueil
fait à nos ouvrages. S'ils valent quelque chose, cela se saura toujours,
et quelques-uns le savent déjà.
Au revoir, mon cher ami ;
excusez ce long bavardage, un peu confus. Mais surtout ne manquez pas de
me donner de vos nouvelles.

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