Paul Amargier

Aspects de Valery Larbaud

 

  Chapitre 1  - ENFANCE - ADOLESCENCE
accueil

Aspects de Valery Larbaud:

Ouverture

Chap 2: vingtième siècle

Chap 3: L'amateur

Chap 4: Un roman

Annexe

 

 

Nous possédons, concernant Valery Larbaud, une inappréciable source, due à G.-Jean Aubry, volume paru aux éditions du Rocher - Monaco, en 1949, un an avant la mort de l'auteur ; ouvrage intitulé "Valery Larbaud, sa vie et son œuvre d'après des documents inédits - La Jeunesse (1881-1920)". Travail exemplaire, auquel on ne peut que renvoyer.

Tout commence, au début du Second-Empire, quand le préfet de Moulins (Allier), Valery Bureau des Etivaux, est révoqué par le nouveau pouvoir en place et prié de s'exiler. Il va choisir Annecy, en terre savoyarde, comme lieu de refuge, où il vivra, liant amitié avec un collègue d'infortune, Eugène Sue, jusqu'en mars 1860, où le traité rattachant la Savoie à la France l'obligea à se replier sur Genève. Là, il enseigna le droit et ses deux filles, Isabelle, la future mère de Valéry, et Jane, sa sœur jumelle, suivirent les cours de l'Institution du Bon-Pasteur.

L'amnistie de sept. 1864 permit aux proscrits de retrouver le Bourbonnais. A Vichy, un pharmacien, Nicolas Larbaud, se débattait avec une affaire de source d'eau minérale, dont il était le découvreur, Saint-Yorre. Paternité qui lui était, à tort, contestée. Il finit, après de longues années de procédure, par obtenir gain de cause et, alors âgé de 57 ans, obtint la main d'Isabelle Bureau des Etivaux, de vingt ans sa cadette. Le mariage eut lieu le 31 mai 1879. De cette union naquit, à Vichy, notre héros, prénommé Valery comme son grand-père maternel, le 29 août 1881, unique enfant de ce mariage. Le père devait s'éteindre le 9 novembre 1889, avant que son fils put vraiment le connaître. C'est entre sa mère et sa tante que le petit Valery devait grandir, non sans donner aux deux sœurs de vives inquiétudes relative à sa santé. Le cadre familial étant, par ailleurs, conditionné par un protestantisme pur et dur, celui des deux sœurs.

Les revenus confortables de l'exploitation Saint-Yorre leur permettant un large train de vie, les voyages, tant dans les capitales (Paris, Londres, Genève, St-Pétersbourg) que dans les villes d'eau à la mode (la Bourboule, St-Honoré-les-Bains, Luchon, Brides-les-Bains) rythmèrent l'existence du garçonnet.

Les lectures représentaient pour lui, très tôt, une sorte de refuge (Hugo, Loti, les livres d'explorations africaines, Jules Verne), de même, le goût qu'il contracta alors, et devait conserver tout au long de sa vie, pour les soldats de plombs, aux collections légendaires.

L'état de santé du bambin s'étant suffisamment stabilisé, il fut confié à l'internat du collège Sainte-Barbe-des-Champs, sis à Fontenay-aux-Roses. Etablissement fréquenté par des élèves issus de familles fortunées, venus des divers coins du monde (Brésil, Inde, Guatemala, Chili, Alaska, Egypte, etc…).

Tout d'abord le nouvel interne se sentit tellement abandonné, qu'il se mit à étudier, "comme un homme se serait mis à boire", c'est son mot, pour oublier ; mais, assez rapidement, il se fit à son nouveau type d'existence, y trouvant même un certain charme.

Nous sommes en 1892, l'enfant de dix-onze ans fut fortement influencé par l'hispanisme dominant dans les rangs de ses camarades, en même temps qu'avec sympathie il découvrait le catholicisme.

« Nous, Français, nous n'étions qu'une bien faible minorité dans le collège, à tel point que la langue en usage entre les élèves était l'espagnol. Le ton dominant de l'institution était la dérision de toute sensiblerie et l'exaltation des plus rudes vertus. Bref, c'était un lieu où l'on entendait cent fois par jour, prononcés avec un accent héroïque, ces mots : "Nous autres, Américains…"

… C'est parmi les souvenirs d'une des plus glorieuses nations de la terre que nous avons grandi : le monde castillan fut notre seconde patrie, et nous avons, des années, considéré le Nouveau-Monde, et l'Espagne, comme d'autres Terres Saintes où Dieu, par l'entremise d'une race de héros, avait déployé ses prodiges ».

(Fermina Marquez, Pleiade, p. 310)

 

 

 

Au dehors, à l'occasion des sorties, chez les correspondants amis de sa famille, ou avec sa mère, lors des petites vacances, allant au théâtre en sa compagnie, le collégien s'émancipait quelque peu, mais toujours dans la même direction, celle d'un amour sans cesse accru des lettres.

Dans un texte inédit, il est significatif de le voir nous raconter un rêve de potache qu'il fit, se voyant auteur d'un livre dédié à la gloire du peuple, Aurora Plebis (tel était son titre) qu'il le voyait exposé aux devantures de toutes les librairies. C'était bien là, pour lui, la seule gloire souhaitable, littéraire.

Dans la nouvelle Devoirs de vacances, il narra le souvenir d'une découverte décisive, celle de la poésie.

« Aux vacances de Pâques, un jour qu'on nous avait laissé sortir avec le domestique, nous avions acheté quelques journaux illustrés. Il s'agissait surtout de "faire l'homme" et nous avions choisi ce que nous pensions être des journaux d'hommes : La Vie parisienne, Le Charivari, le supplément illustré du Gil Blas, le Fin de siècle… Dans l'omnibus, nous les avions tenus de manière que l'on en vît bien les titres. Nous étions tellement préoccupés de l'effet que nous produisions sur le public que nous pouvions à peine comprendre ce que nous lisions. Mais voici que, tout à coup, notre attention avait été retenue par un poème ; nous avions reconnu la voix de la poésie, et notre cœur lui avait répondu avec délices et violence : là, au milieu d'une des pages licencieuses du supplément illustré du Gil Blas, à côté d'un dessin qui nous aurait fait passer devant le conseil de discipline, si on l'avait trouvé entre nos mains au collège, il y avait quelques strophes d'une douceur et d'une simplicité si pénétrantes que nous en étions restés tout bouleversé. D'abord nous avions cru que le poète s'était trompé et qu'il ne savait pas bien son métier, puisque toutes les rimes de la première strophe étaient féminines. Mais ensuite nous avions vu que toutes les strophes étaient féminines, et nous avions compris que c'était fait exprès et nous avions pensé que c'était mieux ainsi. Après l'avoir lu trois fois de suite, nous savions déjà par cœur ce petit poème, et pendant plusieurs jours nous nous l'étions récité à voix basse… Nous avions oublié le nom qu'il y avait au bas de la poésie du supplément du Gil Blas (nous avions, exprès, abandonné nos journaux sur un banc du Luxembourg, avant de rentrer à la maison). Mais nous n'avions pas oublié la poésie. Elle commençait ainsi :

Les donneurs de sérénades

Et les belles écouteuses… »

(Enfantines, Pléiade, p. 498)

Aux grandes vacances qui suivirent, de 1894, en cure à la Bourboule, Madame Larbaud invita un garçon, de quatre ans plus âgé que son fils, Marcel Ray, qui deviendra le grand ami de toujours (voir leur Correspondance). Ce dernier prêta à son cadet un choix de poésies de Verlaine, où Valery retrouva, enchanté, "les belles écouteuses de sérénades" ce vers qui, quelques mois auparavant, l'avait tant séduit.

Désormais, il se plongea dans la littérature contemporaine, découvrit Baudelaire, Allan-E. Poë, Tolstoï, conduisant de leur œuvre une étude approfondie, sérieusement, comme il le faisait de tout ce qui arrêtait sa curiosité.

 

 

Entré dans sa quinzième année, sur décision maternelle, il rejoignit les rangs des élèves du lycée Henri IV, sans enthousiasme. Ce furent des mois de lectures menées de façon désordonnée, et vint l'heure des premiers essais de prosodie, à la manière parnassienne.

Un évènement devait l'impressionner, à savoir le sort réservé au fils du richissime raffineur Lebaudy, qui, sous la pression de l'opinion publique, finit par mourir, à l'âge de 23 ans, en janvier 96, victime de sa trop grande fortune. Autour de cette figure pathétique devait naître la première idée du personnage de Barnabooth.

Ce même mois de janvier 96, c'est l'enterrement de Verlaine, le pauvre Lelian, qu'il suivit, depuis son banc de lycéen, en entendant, de l'autre côté de la rue, les cloches de l'église Saint-Etienne-du-Mont sonner le glas ; cortège funèbre suivi avec de si vives émotions intérieures, qu'elles lui feront écrire, plus tard, les vers suivants :

« Notre petite journée sera bientôt finie : les dernières

Années s'ouvrent devant nous comme des rues ;

Et le collège est toujours là, et cette place

Quadrillée, et la vieille église où nous avons vu

Entrer Verlaine mort… »

(Jaune, Bleu, Blanc, Pleiade, p. 976).

Après l'expérience peu satisfaisante de l'intermède parisien, Madame Larbaud récupéra son rejeton en l'inscrivant comme pensionnaire au lycée Banville de Moulins ; il y fit sa troisième. L'entraînement dû aux établissements de la capitale lui valurent une avance notable sur ses camarades provinciaux, auprès desquels son prestige s'accrut, aussi Madame Larbaud consentit-elle à prendre en charge les dépenses nécessitées par la publication de la première plaquette des vers de son fils, parue sous le titre Les Portiques. Il va sans dire que l'auteur, par la suite, reniera toujours énergiquement ce recueil.

L'année, en tout cas, au plan scolaire, s'acheva brillamment, à telle enseigne que le corps professoral unanime décida de faire sauter à Valery la classe de seconde. Entré en rhétorique, il y eut comme professeur, le jeune Paul Arbelet, le futur grand spécialiste des études stendhaliennes. Entre le professeur et l'élève les rapports s'avérèrent plus que tendus ; inévitablement les résultats s'en ressentirent.

Malgré ce fléchissement scolaire, compréhensive, Madame Larbaud emmena son fils pour une tournée de vacances en terre espagnole. Ce fut là, pour lui, le premier contact avec l'Espagne profonde, qui commença à le préparer à devenir le futur spécialiste de langue castillane qu'il devint par la suite.

 

 

S'ouvrait pour lui l'ère des grands voyages. Après la réussite de son baccalauréat, alors qu'il abordait sa dix-septième année, sa mère décida que l'heure était venue de lui offrir un tour d'Europe.

Un ami, Monsieur Valdoire, régisseur des propriétés familiales, devant aller en Russie pour y servir les intérêts de la source Saint-Yorre, à la mi-juillet 98 Valery se joignit à lui, "en direction des steppes", comme lui dit au moment du départ Marcel Ray, resté à Paris pour préparer l'entrée à Normale-Sup.

Dans l'Ode devenue fameuse des Poésies de A. O. Barnabooth, qui débute par le vers, "Prête-moi ton grand bruit, ta grande allure si douce", Larbaud écrira :

« J'ai senti pour la première fois toute la douceur de vivre

Dans une cabine du Nord-Express entre Wiballen et Pskow ».

(Pleiade, p.44)

Les grands horizons de Saint-Pétersbourg, la Neva large comme un bras de mer, les places immenses, la perspective et ses boutiques, jusqu'aux petits pavés pointus, tout allait s'inscrire dans sa mémoire pour y demeurer.

Sous le ciel russe, il lut, pour la première fois, Francis Jammes ; il le lui confiera dans une lettre plus tard, en 1911.

Ensuite, ce fut Moscou, pour une quinzaine, et la découverte des horizons immenses, « c'est une plus grande Europe, et une Europe déblayée ; de l'espace mis en réserve ; un champ de démonstrations et d'expériences. Vue d'ici, l'autre Europe semble faite des morceaux de bois coloriés d'un jeu de patience, un pays de vacances comme les cantons suisses. »

Le jeune voyageur d'alors était bien pareil à son personnage futur, « avec une figure où tous les passants pouvaient le lire et une voix qui muait et ses désirs qui lui bouchaient les yeux… cette jeune bête taciturne et désirante et mécontente de n'avoir pas ce qu'elle désirait, méfiante, craintive, sourde aux pensées des livres et indifférente à l'expérience des vieillards. »

Bien des années plus tard, chantait encore à son oreille le jet d'eau du Slavianski Bazar qui, à Moscou, lui rappelait celui du restaurant Champeaux, à  Paris, près de la Bourse, souvenir de sa petite enfance.

Il prit le thé chez Philipov, se promena dans les Riady, ces passages vitrés qu’on venait d’inaugurer, qui n’étaient pas encore terminés, et auxquels Barnabooth fait également allusion.

D’une visite au monastère de Troitsa, le jeune voyageur rapporta les notes qu’il utilisa plus tard dans le Journal de A.O. Barnabooth sous l’indication "Serghiévo".

De Moscou, ils gagnèrent Kharkow où ils séjournèrent à l'hôtel Prosper que nous retrouvons également dans "Barnabooth", comme nous retrouvons Kharkow dans une des "Images" :

Un jour, à Kharkow, dans un quartier populaire,

(Oh ! cette Russie méridionale, où toutes les femmes,

Avec leurs châles blancs sur la tête, ont des airs de Madone !...)

Kharkow, ville à laquelle il a fait une place de choix dans ce poème d’Europe, où il dit : « J’ai des souvenirs de villes comme on a des souvenirs d’amours, » et où, passant en revue les villes qu’il souhaite revoir une fois, il s’écrie :

                                               Et surtout, ah ! surtout

                                               Kharkow !

Enfin, ce furent Odessa et Constantinople. En traversant "la Bulgarie pleine de roses", les voyageurs atteignirent Vienne le 23 octobre 98, dont Valery ne conserva qu’un seul souvenir, être monté dans la Grande Roue.

Ebloui, rassasié d’images, le lycéen reprit le chemin des études à la Toussaint ; à Pâques 99, il tenait la tête de sa classe. Pour le récompenser sa mère tint à lui offrir un voyage durant les vacances pascales. Il insista pour que ce soit, cette fois, l’Italie.

Gênes, Florence, Venise, Milan, offrirent les étapes d’un itinéraire riche en sensations : « Milan avec la blanche cathédrale veillant comme une légion d’anges assemblés au carrefour de longues rues sonores, apparaissait dans son souvenir comme un séjour délicieux, comme un décor étrange et romanesque. »

L’année scolaire s’acheva glorieusement, aussi, le 29 août 1899, ayant accompli sa dix-huitième année, Valery demanda au conseil de famille son émancipation légale, qui lui fut refusée. En revanche, il obtint la permission d’aller poursuivre ses études à Paris.

 

 

Inscrit à Louis-le-Grand, cité devant le conseil de discipline pour avoir fait le mur, Larbaud, loin de faire amende honorable face à ses juges, au contraire les injuria et en profita pour rompre avec le lycée, décidant de ne pas se présenter à la seconde partie du bac. Il entrait dans la vingtième siècle en optant pour les voies de la révolte.

A Royère, directeur de la revue La Phalange, lançant, dix ans plus tard, un débat sur "la question du latin", Larbaud répondait par une lettre encore toute frémissante de rage mal contenue :

« Chelsea, 4 juillet 1911.

Mon cher Royère,

Voici ma réponse à votre enquête :

Il n’y a pas de crise du français littéraire : Anatole France écrit encore et le génie de Paul Claudel est dans toute sa force. Mais il y a une crise du français parlé, qui peut avoir les plus tristes conséquences. Notre vocabulaire s’appauvrit d’année en année. Pour quelques termes nouveaux que l’automobile et l’aéroplane nous apportent, nous laissons se perdre beaucoup de mots, de locutions et de gallicismes très précieux. Ce que j’avance est bien facile à prouver : les vieilles gens, nos grand-mères et nos mères, emploient dans la conversation un bien plus grand nombre de mots et de tours de phrase que nous ne savons en employer. A mon avis, cet appauvrissement de la langue n’a aucun rapport avec l’affaiblissement réel des humanités ; car il est constant que les langues vivantes ne se transmettent que par les femmes, et le "latin de notre mère" c’est, pour nous Français, encore du latin. La cause est beaucoup plus grave : c’est un affaiblissement de cette qualité française, la finesse.

Non, le latin n’est pas indispensable à la formation de l’écrivain : Poeta nascitur. Mais il est nécessaire à la formation de l’honnête homme. Il est un comprimé, agréable au goût et parfaitement assimilable, de l’histoire, de la civilisation européenne, et de la plus haute culture. En lui se rejoignent le passé et le présent, et toutes les nations de la Chrétienté communient en lui. Il ouvre le trésor d’une littérature admirable qui va de Virgile à Lucain et de Juvénal à Sidoine Apollinaire. Il est la clé de quatre langues étrangères et de vingt dialectes, et il contient tout le vocabulaire de la philosophie et de la politique. Il renseigne et polit tout esprit. Il fait du Français un Européen, et transforme le provincial en homme du Monde.

Voilà des raisons qui m’ont fait signer la pétition des Marges.

Mais en réalité, il ne s’agit pas de quelques heures de français ou de latin en plus ou en moins dans la sombre semaine de l’enfance. Le cas est désespéré, et l’enseignement secondaire laïque et républicain demande à être combattu et détruit comme la plus dangereuse peste. Eugène Montfort se trompe : la question est bien politique : le candidat partisan de la loi Falloux est assuré de mon vote.

J’ai une grande expérience de la vie scolaire française, ayant passé par un collège libre, deux lycées de Paris et un lycée de province. J’ai de très bons souvenirs de l’institution libre. Des lycées, sans distinction, je garde une impression de maison de correction, de succursale de l’Assistance publique, et de Cour des Miracles. J’ai honte et dépit de les avoir fréquentés, et mon seul beau souvenir de ma carrière de "lycéen", c’est d’avoir réussi à me faire renvoyer de Louis-le-Grand.

Je n’y ai rien appris, et les seuls livres que j’y ai lus avec profit sont précisément ceux que la sottise des règlements nous obligeait à lire en cachette.

A l’Institution libre, je dois un bon progrès physique, un fonds solide de latinité, et la notion de l’honneur. Aux lycées, je ne dois que des années de paresse et de désespoir.

Les étrangers nous félicitent d’avoir survécu à l’Année Terrible. Nous avons fait bien mieux : nous avons survécu au Lycée. »

 

 

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