Paul Amargier

Jean Paulhan qui êtes vous?  

 

    chapitre 6
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Jean Paulhan Qui êtes-vous?

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Jean Paulhan Qui êtes-vous? chapitre5

 

 

Dès l'année 46, Paulhan avec la publication de Braque Le Patron, dans la collection suisse "Les grands peintres par leurs amis", fit son entrée dans le camp de la critique picturale, qu'il ne devait plus quitter.

            Après la publication du tome premier des Œuvres Complètes chez Tchou, en 1966, la journaliste Francine Leullier interviewant Paulhan, lui posait la question suivante : "Tout le monde connaît vos ouvrages consacrés à la critique d'art. Vous avez écrit une préface pour Fautrier, un essai sur Braque. Ce sont des peintres que vous avez particulièrement suivis, pour ne pas dire découverts ?"

            Question qui devait donner lieu à l'échange suivant :

«  J.P. : Oh, non ! Je n'ai pas découvert Braque ! Il a fait sur la peinture à peu près le même travail que Gide ou Rémy de Gourmont ont fait en littérature. Il a voulu revenir aux origines, et avoir un espace personnel, avoir une construction et, précisément, une perspective personnelle. On a dit tout à fait sottement, d'ailleurs je le regrette, qu'il était cubiste ; et on l'a dit de son école. En réalité, les cubistes sont les premiers peintres qui n'ont pas fait de cube. Jusqu'à eux absolument chaque peintre, pour bien établir la perspective de ses personnages ou de ses paysages, les a enfermés dans un petit cube qu'il dessinait très bien, très correctement ; et quand le tableau était fini, il effaçait le cube. Mais tout cela procédait de l'ordonnance des personnages et des évènements et des choses à l'intérieur d'un cube. Braque a cherché le premier, je pense, à avoir une perspective qui n'eût pas de rapport avec les cubes.

Q. : Certains diront que c'est un paradoxe à la Jean Paulhan.

J.P. : C'est un paradoxe en ce sens que c'est différent de l'opinion commune.

Q. : Il y a toujours eu parallélisme, il me semble, entre les recherches que vous avez faites sur la peinture et celles que vous avez faites sur le langage.

J.P. : Oui. Il me semble que chaque mot a trois sens, qui sont contradictoires entre eux. Il y a une petite histoire juive qui met cela tout à fait en évidence. C'est le rabbin qui est à table avec sa famille, et un des enfants demande : " Papa, pourquoi est-ce qu'on appelle ça que nous mangeons des spaghettis ? " Alors le rabbin réfléchit, il prend sa tête entre ses mains, et il répond au bout d'un instant : "C'est bien simple. Tu n'as qu'à réfléchir. Est-ce que ça n'est pas blanchâtre comme des spaghettis ? Est-ce que ça n'est pas long comme des spaghettis ? Est-ce que ça n'est pas mou comme des spaghettis ? Alors comment veux-tu qu'on les appelle, si on ne les appelle pas spaghettis ? "

C'est évidemment une histoire pour se moquer du langage, mais où le mot spaghettis désigne à la fois une chose, qui est le spaghetti lui-même, un nom, qui est le nom qu'on donne à cet objet, le spaghetti, et l'idée qu'on se fait du spaghetti, n'est-ce pas.

Q. : Ce qui est très difficile, c'est de distinguer justement l'idée, la pensée, le mot lui-même, le sens qu'on lui donne, etc.

J.P. : Eh oui, c'est très difficile. Seulement je suppose que pour parler, il faut tout de même avoir une sorte de langage ou de connaissance du langage à peu près inconsciente, où des termes contraires, comme le mot, l'idée et la chose, se confondent, sont unis pour un seul.

Q. : Oui. On distingue le mot avec un sens abstrait, on ne sait pas ce dont on parle, quand on parle de ce mot-là.

J.P. : Eh non, on ne sait pas du tout ce dont on parle.

Q. : Mais il y a aussi une chose qui est surprenante, c'est ce qu'il y a de préétabli dans le mot. On se demande quand le mot est né, au moment où on le cherche, ou si on l'a trouvé avant de trouver son idée, on ne sait plus.

J.P. : Oui, c'est vrai, c'est très difficile à savoir.

Q. : Et vous avez fait deux volumes pour donner le résultat de vos expériences sur ces recherches et vous pensez que, non seulement vous avez trouvé, mais que les autres comprendront toujours.

J.P. : Ca c'est un espoir, ce n'est pas une certitude. Mais il me semble que cela apprend beaucoup de choses sur la réflexion. Le Christ dit quelque part, dans l'Evangile de Thomas : " Vous entrerez dans le royaume de mon Père quand vous serez capables de prendre le proche pour le lointain et le lointain pour le proche, le grand pour le petit et le petit pour le grand. " Eh bien nous sommes tous capables, avant de parler, de confondre le proche et le lointain, le petit et le grand. Il y a une sorte d'union des contraires, d'identité des extrêmes, si vous voulez, qui nous est donné à tous, avant de nous en tirer en choisissant pour chaque mot soit le mot, soit la chose, soit l'idée.

Q. : Est-ce que vous pensez que, pour aller auprès du Père, le langage soit vraiment un bon moyen ?

J.P. : Hum ! Je ne sais pas, je n'ai pas essayé. Mais le Christ le pensait, ce qui était très bien, déjà. Et beaucoup plus important que si c'était moi qui le pensais. »

            On remarquera que Paulhan, à chaque fois qu'il allègue l'Evangile se réfère à cet "Evangile de Thomas", type même du texte gnostique.

            Vis-à-vis des écrits dits "canoniques", ceux du Nouveau Testament, il se trouve mal à l'aise, tant son tempérament de fond, marqué au coin d'une farouche indépendance, lui rend insupportable la référence à quelque tutelle que ce soit. Une lettre à Jouhandeau, d'août 1960 (Choix…, III, p. 194), reflète bien ce trait de son caractère :

            « Plus je vais et plus je reconnais (sur preuves) que la foi donne du moins la vue la plus juste qu'un homme puisse former du monde et des choses. Mais comment se convertir à mon âge ?

            Et puis il y a l'examen à passer. Je me ferais sûrement refuser. Les orthodoxes ne sont-ils pas plus larges ? L'un d'eux m'a dit un jour (c'était à la Fortelle) : "C'est bien simple, il suffit de préférer Dieu à soi." Eh bien, je préfère Dieu à moi, oui. Malheureusement j'ai laissé échapper mon orthodoxe (j'ai même oublié son nom) et les RR.PP. Fessard et Maydieu, à qui je me suis adressé plus tard, m'ont répondu que pas du tout, que c'était bien plus compliqué que ça, ont voulu me faire lire des catéchismes… Pourquoi n'ai-je plus dix mois ? Mais je t'embrasse. »

            Les préoccupations que, pour faire court, nous qualifierons de "métaphysiques", et qui, durant l'ultime décennie de son existence, hantèrent Jean Paulhan, tournèrent toutes autour de la complicité des contraires, équivalence et identité des pôles opposés ; ce qui trahit, chez l'être humain, une nostalgie de l'Unité.

            Dans le Don des Langues, son dernier grand texte, terminé en février 1967 (o.c. Tchou, III, p. 369-423), Paulhan évoque "un Dieu qui déchire nos divisions".

            Préoccupation majeure qui contraignit les organisateurs du Colloque de Cérisy : "Jean Paulhan, le souterrain", de juill. 1973 (publié dans la collection 10 /18), à improviser une Table ronde autour du thème "Paulhan mystique ?", dont Pierre Oster parle en ces termes (p. 375) :

            « Paulhan, vers la fin de sa vie, a dépassé la linguistique ; il rassemblait à notre usage des "indications - tirées de textes indiens, ou chinois, par exemple. Plutôt que des événements de langage, il cherchait des événements d'ordre physique en quelque manière et physiologique, un bonheur dans l'instant, au sens mystique du mot. N'ayant jamais vraiment pris son parti des bizarreries que recouvrent à peine nos paroles quotidiennes, ayant pesé et repesé les difficultés qu'éprouvent les linguistes eux-mêmes à s'accorder sur les rapports qui unissent mots, pensées et choses, ayant fini par échafauder une théorie tendant à donner à la polysémie presque valeur de loi, il avait dû quitter l'opacité raisonnable du plein jour et de la non-contradiction, subir, par la faute du langage, l'extase et le transport où le jetait invinciblement l'unité révélée des contraires. Il s'agit bien d'une révélation… »

            Nous nous trouvons là au point d'intersection de l'arcane et du mystère, autrement dit au cœur même du "secret", domaine où crédulité/incrédulité ne sont guère de mise, puisqu'il s'agit là d'une expérience, par définition du registre de l'ineffable, à savoir "ce qui ne peut être exprimé par des paroles". Aussi, entendons-nous Paulhan, vers la fin du Don des Langues (o.c. III, 418) soupirer : « Mais quel secret enfin ? »…

 

 

            C'est alors qu'il s'affrontait à ces questions essentielles, qu'il fut élu à l'Académie Française, au fauteuil de Pierre Benoît, le 24 janvier 1963.

            Au lendemain de la mort de son ami Georges Braque, survenue au début du mois de septembre de la même année, il écrivait à une amie (16 sept. 1963) :

            « Finalement, je crois que cette élection à l'Académie m'a plutôt humilié. Je songe qu'aujourd'hui tout le monde a le droit de me trouver absurde, ou sot, ou chimérique. Que faire ? Si je faisais une grande sottise évidente, on serait fixé. Je serais bien débarrassé. Mais le courage me manque un peu. Ah, j'ai bien besoin de savoir que vous me gardez votre amitié.

            Vous serez des derniers à avoir vu Braque. Il n'a plus laissé pénétrer personne chez lui. Il a encore maigri, mais son teint, qui était un peu jaune le jour de votre passage, est ensuite devenu d'une blancheur éclatante.

            Il est à présent à Varengeville, et nous restons sans lui. Naturellement, nous trouverons bien la vérité. Mais il était précieux, il était rassurant d'avoir près de soi quelqu'un qui l'avait déjà trouvée. Quelle vérité ? Je ne crois pas qu'elle puisse se dire ; mais si elle se disait, ce serait à peu près, je pense, ce que dit Eschyle : il se peut que ce que nous appelons la vie soit en vérité la mort, et que ce que nous appelons la mort soit la vie. »

            La mort a toujours fasciné Paulhan, qui l'avait frôlée, lors de ses 30 ans, durant l'effroyable épreuve de 14. Dans une interview donnée en juill. 1968, trois mois avant sa mort, il déclarait :

            « Quant à la mort, eh bien, je crois que c'est très agréable. C'est une très vieille opinion et c'était un peu le sentiment de Lucrèce.

            La Mettrie, qui était docteur, essaie lui aussi de démontrer la même chose… En auscultant les morts, il prétendait que, à les regarder, il se rendait compte qu'ils étaient morts dans une sorte d'accès de joie extraordinaire...

            Je ne sais pas pourquoi on n'a jamais dit cela ! C'est certainement parce qu'on a peur que les gens se suicident !

            J'ai failli mourir deux ou trois fois déjà. On m'a même considéré comme mort à la guerre… Mais j'ai gardé un très bon souvenir de ces moments-là.

            C'est étonnant de vivre. Evidemment il faut être reconnaissant à la vie.

            Quand on croit à Dieu, c'est très commode…

            Oui vraiment, c'est passionnant la vie ! »

            La vie, belle certes, mais "pleine de choses redoutables", comme il l'écrivait à la première ligne du Journal intime de ses vingt ans, et qui, à la veille de ses 84 ans, lui en réservait une dernière, celle de la fin.

            A la suite de divers accidents cardiaques, le premier avait eu lieu, à Antibes, en mars 1967, Paulhan fut, en 1968, hospitalisé à Neuilly, clinique Hartmann, où il mourut, le 9 octobre.

            Au lendemain de sa mort, André Pieyre de Mandiargues écrivait dans le Nouvel Observateur du lundi 21 oct. 68, p. 30 :

            « La nouvelle que Jean Paulhan n'est plus, reçue par téléphone, ce matin jeudi 10 octobre 1968, si sa blessure ne m'a pas surpris beaucoup, j'avoue que je la ressens comme un coup de couperet. Car pour moi, comme pour plusieurs d'entre nous, qui n'avons d'intérêt véritablement passionné que pour l'amour et pour cette curieuse et luxueuse activité dont on nous annonce périodiquement la fin prochaine mais qui durera autant que l'homme et qui est la littérature, l'existence de Jean Paulhan était un des rares faits de ce temps capables de nous rattacher au monde et de nous le montrer sous un jour optimiste.

 

La part essentielle

 

Il y a des esprits qui ont autre chose ou plus que la grande intelligence qu'on leur reconnaît et qui sont doués aussi d'une sorte de force salubre qui est de la nature du vent : rapide, impulsive, propice à la respiration des poumons sains, cassante à l'endroit de ce qui est faible ou gâté, balayeuse des décombres. Il y a des têtes qui se plaisent à garder au-dedans leurs vastes connaissances mais dont l'attention semble guidée par une pointe chercheuse, ce qui les rend séduisantes et captivantes autant que redoutables. Et les usagers de la littérature ont un besoin très vif de têtes ou d'esprits de cette espèce-là, qui est restreinte aujourd'hui plus encore que celle des Indiens Lacandons dont on compte avec deux chiffres les derniers représentants.

Ce que je veux rappeler est que nous étions quelques-uns, d'abord, qui attendions les écrits de Jean Paulhan comme on espère le vin nouveau, le printemps ou la révolution (et la verdeur d'esprit de cet homme de 83 ans ne nous avait jamais déçus), ensuite qui écrivions en grande partie pour être lus de lui et pour que notre production prît place, autant que possible, dans sa mémoire amicale. Très peu nombreux sont les écrivains qui ont joué ou qui jouent sur mon théâtre intime tel rôle de grands supérieurs, assez comparable à celui des saints patrons dans la chapelle privée d'autres gens, j'imagine. Ceux dont perpétuellement j'espérais le pain, le sel ou le feu… »

et Jean Dutourd, dans le Figaro Littéraire de ce même lundi, p. 17 :

            « Lorsque Henri Mondor mourut, une revue me demanda quelques lignes sur lui. Je l'aimais beaucoup ; je n'avais de lui que des souvenirs heureux. J'étais très triste mais, je ne sais pourquoi ni comment, j'écrivais un article assez gai. Jean Paulhan le lut et m'envoya aussitôt un billet où il me disait : " Très bien ! C'est ainsi qu'on doit parler d'un ami mort. "

Comme je voudrais évoquer pareillement Jean Paulhan aujourd'hui, malgré le chagrin que je ressens ! De lui aussi, je n'ai que des souvenirs heureux : lettres exquises, conversations amusantes et profondes, procédés parfaits, sans parler de ces innombrables petits cadeaux qu'il savait si bien faire, et qui sont le gentil cortège de l'amitié.

On a raconté toutes sortes de choses sur Paulhan : qu'il était un pape, un bonze, un mandarin, un diable, une éminence grise, etc. C'était évidemment des mensonges. En effet, les papes, les mandarins, les diables et même les éminences grises sont des gens qui se composent des personnages, qui prennent des attitudes, qui se mettent en avant. Le plus poseur de tous est l'éminence grise. Paulhan, au contraire, était la modestie faite homme.

Pendant quarante ans, il est resté assis dans son bureau de la Nouvelle Revue française, recevant le mercredi après-midi ; accueillant les jeunes poètes et les vieux prosateurs, les opulents et les besogneux de la littérature, les illustres et les obscurs, sans faire de différence entre les uns et les autres. En 1935, le jeune et timide Jacques Lemarchand entre dans le sanctuaire de la N.R.F.. Paulhan était en conversation avec un monsieur à cheveux gris et à moustache jaune qui ressemblait à un vieux chien de chasse. Il se lève, serre la main au visiteur, l'amène au vieux chien de chasse qui sourit d'un air très intelligent, et il lui dit : "Vous avez entendu parler de Paul Valéry, je crois. Il sera très honoré de vous connaître." Et à Valéry, qui voyait le jeune homme pour la première fois : "Voici Jacques Lemarchand que vous connaissez, bien entendu."

Tel était Paulhan. Il renversait constamment les rôles, ce qui est en somme une attitude chrétienne. Chaque fois que j'ai pu l'observer, je l'ai vu s'occuper d'abord des derniers, et ne se soucier des premiers que s'il lui en restait le temps. J'ai ressenti, moi inconnu en 1948, cet éblouissement d'être traité en grand homme par un des maîtres de mon art. J'avais publié un roman intitulé Le Déjeuner du lundi. Jean, à qui je l'avais envoyé, m'écrivit une lettre prodigieuse. J'étais si vaniteux, alors, que je ne vis que les compliments et non pas la politesse inouïe, la politesse de roi qui était derrière, et qui consistait à se mettre de plain-pied, sinon un peu en dessous, d'un petit débutant maladroit.

Je n'aperçois guère, en général, les défauts de mes amis. Quand on m'affirme qu'ils en ont et qu'on me les détaille, je suis toujours bien surpris. On m'a dit que Paulhan était menteur, compliqué, perfide, orgueilleux, malicieux, grand fomentateur de bisbilles. Je l'ai connu vingt ans ; je l'ai vu à peu près toutes les semaines pendant quinze ans ; je n'ai jamais rien remarqué de semblable. Tout à l'inverse, j'ai eu cent fois l'occasion de constater qu'il était d'une grande bonté (mais d'une bonté qui se cachait soigneusement), d'une excessive délicatesse (si tant est que la délicatesse soit jamais excessive), d'une générosité constante, d'une complaisance infinie, d'une gentillesse inlassable, d'une élégance morale complète… »

            Quant à Alexandre Vialatte, à qui je laisse volontiers le dernier mot, il devait consacrer une de ses chroniques du journal La Montagne à la mémoire de son ami disparu (voir leur Correspondance, 1921-1968, éditée par Julliard en 1997, 277 p).

            Le grand départ de Jean Paulhan. - Pays des morts.- Souvenir de Paulhan en Auvergne. -Jean Paulhan à la N.R.F. - Paulhan chez lui. - Œuvre subtile et rigoureuse. - La littérature perd son pape et l'un des princes du paradoxe. - On le trouvait toujours là dans les grandes circonstances. - Disparition d'un esprit tutélaire. - Paulhan commence. - Grandeur consécutive d'Allah.

On a enterré Jean Paulhan dans ce cimetière de Bagneux où la mort paraît "habitable" parce que les arbres y font de belles avenues (il y a une avenue des Frênes-Monophylles), parce qu'elle y sent la botanique et les jardins. Le soleil brillait. Les feuilles étaient rousses. L'automne lui avait voulu du bien. Ses amis étaient innombrables. Malgré la gloire et l'Académie, nul discours, nulle pompe officielle n'ajoutait à la tragédie. Elle était toute au fond de ce puits de pierre où aboutissait toute une vie (si profond et si ténébreux qu'on voyait à peine le cercueil) où on dirait que le temps se déchire, que celui qui s'en va l'emporte et n'en laisse qu'un morceau usé entre nos mains.

Il a fallu enterrer ainsi Pourrat, Zimmer, Frédérique Rucki, Chaval, Nimier, Audiberti, Coulandon, Thérive, Marcel Aymé. Comme on arrache les images d'un livre. Et après ça, le livre est tout nu. L'histoire n'est plus la même. La suite intéresse moins. Déjà, d'ailleurs, la fin approche. On ne s'y retrouve plus. On s'aperçoit qu'on avait mal lu. Mais il n'y a rien à recommencer. Il ne reste plus que quelques pages.

Ceux qui s'en vont, au lieu de partir dans le temps, ont l'air de partir dans l'espace. Ils semblent s'effacer au loin, comme sur un bateau qui s'en va. Comme s'ils étaient allés en Chine. Ils habitent un autre pays, un pays incompréhensible, plein de tombes et de fantômes bienveillants ; avec des rues qui portent leur nom ; des places où l'on voit leur statue ; comme si c'était là leur vraie vie et que l'autre n'ait été qu'un spectacle futile. Ils ont tous le même âge, étrange, extra-terrestre, et en même temps tous les âges à la fois, tous les âges qu'ils ont eus sur terre. Le petit aviateur carbonisé apparaît soudain aussi vieux que le vieux poète, et le vieux poète contemporain de ses plus anciennes photographies. Ils se promènent fraternellement dans une espèce de grand jardin. La mort est une ville de province peuplée d'habitants silencieux ; une petite sous-préfecture sans gare, oubliée des trains et des cars, dont les habitants nous attendent. D'autres fois je les vois dans la nuit d'un noir faubourg, mal éclairé, moucheté de lumières jaunes et tremblantes. Vieux pays, vieux jardins à la porte rouillée qu'ouvre seule la clef du souvenir.

Ce qui nous vient de ces émigrés arrive comme des cartes postales que la poste a fait suivre au hasard, la dernière avant la première, souvent d'endroits et de temps qu'on ne reconnaît plus. Dans quel village, au fond de quelle vallée auvergnate ai-je vu Paulhan avec Uriet la première fois ? Uriet portait une chéchia de zouave bien qu'il fût en costume civil. Il essayait d'allumer un feu. Et il y avait aussi Pourrat avec sa cape et son grand chapeau, comme Francis Jammes. Uriet et Paulhan revenaient de la guerre. C'était sans doute dans ce hameau de papetiers que Pourrat, depuis, a rendu célèbre et où s'est fait le premier papier d'Europe. Mais il n'y avait alors que quelques pauvres maisons. Depuis on y a installé un musée. Il ne m'est resté que cette image. Une journée grise. Un feu qui ne veut pas prendre. Des prés mouillés sous un vent froid.

D'autres écrivains couraient l'Auvergne. Les frères Leblond, des amis de Paulhan. Ils étaient nés à la Réunion. Ils s'installaient dans un hôtel de la montagne. Marius, l'aîné, souffrait du foie. On lui faisait chauffer au soleil une baignoire d'eau devant la porte de l'auberge et on la transportait dans la salle de billard. C'était encore des amis de Francis Jammes. Ils dirigeaient une petite revue qui s'appelait la Vie et qui parlait des colonies.

C'est sous cet aspect insolite, anecdotique et familier que la littérature arrivait en Auvergne. Avec ces délégués barbus et prodigieux, qui faisaient rêver d'un Paris étrange et tout-puissant où ils régnaient comme des rois mages.

Je ne fus pas déçu, par la suite, quand je retrouvai Paulhan derrière son grand bureau, dans cette espèce de sacristie de la Nouvelle Revue Française où il a décidé pendant quarante années du sort de la littérature. En face de lui (mais ce fut beaucoup plus tard) se tenaient Arland, et un peu plus loin Dominique Aury (qui l'a soigné avec un dévouement admirable). Des gens illustres chuchotaient avec des inconnus, des femmes, des hommes en velours, des peintres, des Bulgares et des surréalistes. On partait étonné, inquiet, comme mystifié. On avait tort. L'amitié de Paulhan était très sûre. Il fit publier mon premier roman. Ce fut grâce à lui que je pus donner l'œuvre de Kafka chez Gallimard (qui l'eût accepté à l'époque ?). Ce fut encore lui qui essaya (avec Pourrat et avec ma femme) de me faire libérer quand j'étais prisonnier. Pourtant, ce n'était pas un intime. Ce sont des choses qu'on ne peut pas oublier. Que d'écrivains n'a-t-il pas, de même, découverts, aidés et lancés ?

Il recevait aussi dans sa chambre, derrière un rempart de dossiers, de livres et de manuscrits à travers lequel on le voyait par une espèce de meurtrière. Une grande vache rouge de Dubuffet était accrochée au-dessus de son lit. Il avait prévu tous les peintres. Il avait toujours un jouet neuf, des tableaux formés par du sable qui s'écoulait quand on les agitait, ou un ressort qui descendait du haut de l'escalier en sifflant et se jetait sur vous en hurlant avec un vacarme de sirène. Le paradoxe était son élément : il faisait partie de l'Académie ! Un jour je le trouvai corrigeant des épreuves : "J'ajoute quelques fautes d'impression. Pour la vraisemblance", me dit-il. Son bureau de la N.R.F. était orné d'une haute glace déformante comme on en voyait à Luna-Park. "Il n'y a que mon portrait par Dubuffet qu'elle ne déforme pas", disait-il. Cet étonnant portrait lui faisait une tête noire, en vrai bitume de la rue de Vaugirard, avec des dents en authentique gravier du trottoir de la rue Montparnasse. Son goût de la mystification dissimulait un profond sérieux. Son œuvre est là pour en témoigner, une des plus rigoureuses du siècle, en même temps que des plus subtiles, et on le trouvait dans les grandes occasions. On l'a trouvé dans la biffe en 14, on l'a trouvé dans la Résistance. Et on l'a même trouvé ensuite pour en flétrir publiquement les excès. Il avait un grand goût de l'audace, de la justice et du travail bien fait.

Je l'aimais beaucoup et je le voyais rarement. Il me suffisait de le savoir là comme un personnage tutélaire.

Nous n'irons plus manger de l'estomac de requin chez les chinois du Panthéon, nous ne le verrons plus jouer aux boules, le dimanche, aux Arènes de Lutèce. Il y jouait aussi au château de la Tourette, en 45, près du Vernet, avec Roland Cailleux, René Drouin, Dubuffet et le petit épicier de l'endroit, qui ne connaissait Paris, dans son désert d'Auvergne, que par la pointe de l'avant-garde de la littérature et des arts, et vous disait, quand on passait : "Comment va, au fait, M. Gide ? Comment va M. Dubuffet ?".

J'éviterai, désormais, de passer devant chez lui. Je ne veux pas avoir à lui dire, quand il me demandera comment va M. Paulhan : "M. Paulhan n'existe plus."

Ce ne serait pas vrai. M. Paulhan existe encore. Et existera de plus en plus. Et il suffit du deuil de la littérature. N'ébruitons pas inutilement une nouvelle qui peut faire tant de peine.

Paulhan commence.

Et c'est ainsi qu'Allah est grand.

 

(texte d'hommage repris dans L'Eléphant est irréfutable, Julliard 1980, p. 201-204).

         

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