Dès l'année 46, Paulhan avec la publication de
Braque Le Patron, dans la collection suisse "Les grands peintres
par leurs amis", fit son entrée dans le camp de la critique
picturale, qu'il ne devait plus quitter.
Après la publication du tome premier
des Œuvres Complètes chez Tchou, en 1966, la journaliste Francine
Leullier interviewant Paulhan, lui posait la question suivante :
"Tout le monde connaît vos ouvrages consacrés à la critique d'art.
Vous avez écrit une préface pour Fautrier, un essai sur Braque. Ce
sont des peintres que vous avez particulièrement suivis, pour ne pas
dire découverts ?"
Question qui devait donner lieu à
l'échange suivant :
« J.P. : Oh, non ! Je n'ai pas découvert Braque
! Il a fait sur la peinture à peu près le même travail que Gide ou
Rémy de Gourmont ont fait en littérature. Il a voulu revenir aux
origines, et avoir un espace personnel, avoir une construction et,
précisément, une perspective personnelle. On a dit tout à fait
sottement, d'ailleurs je le regrette, qu'il était cubiste ; et on
l'a dit de son école. En réalité, les cubistes sont les premiers
peintres qui n'ont pas fait de cube. Jusqu'à eux absolument chaque
peintre, pour bien établir la perspective de ses personnages ou de
ses paysages, les a enfermés dans un petit cube qu'il dessinait très
bien, très correctement ; et quand le tableau était fini, il
effaçait le cube. Mais tout cela procédait de l'ordonnance des
personnages et des évènements et des choses à l'intérieur d'un cube.
Braque a cherché le premier, je pense, à avoir une perspective qui
n'eût pas de rapport avec les cubes.
Q. : Certains diront que c'est un paradoxe à
la Jean Paulhan.
J.P. : C'est un paradoxe en ce sens que c'est
différent de l'opinion commune.
Q. : Il y a toujours eu parallélisme, il me
semble, entre les recherches que vous avez faites sur la peinture et
celles que vous avez faites sur le langage.
J.P. : Oui. Il me semble que chaque mot a trois
sens, qui sont contradictoires entre eux. Il y a une petite histoire
juive qui met cela tout à fait en évidence. C'est le rabbin qui est
à table avec sa famille, et un des enfants demande : " Papa,
pourquoi est-ce qu'on appelle ça que nous mangeons des spaghettis ?
" Alors le rabbin réfléchit, il prend sa tête entre ses mains, et il
répond au bout d'un instant : "C'est bien simple. Tu n'as qu'à
réfléchir. Est-ce que ça n'est pas blanchâtre comme des spaghettis ?
Est-ce que ça n'est pas long comme des spaghettis ? Est-ce que ça
n'est pas mou comme des spaghettis ? Alors comment veux-tu qu'on les
appelle, si on ne les appelle pas spaghettis ? "
C'est évidemment une histoire pour se moquer du
langage, mais où le mot spaghettis désigne à la fois une chose, qui
est le spaghetti lui-même, un nom, qui est le nom qu'on donne à cet
objet, le spaghetti, et l'idée qu'on se fait du spaghetti, n'est-ce
pas.
Q. : Ce qui est très difficile, c'est de
distinguer justement l'idée, la pensée, le mot lui-même, le sens
qu'on lui donne, etc.
J.P. : Eh oui, c'est très difficile. Seulement je
suppose que pour parler, il faut tout de même avoir une sorte de
langage ou de connaissance du langage à peu près inconsciente, où
des termes contraires, comme le mot, l'idée et la chose, se
confondent, sont unis pour un seul.
Q. : Oui. On distingue le mot avec un sens
abstrait, on ne sait pas ce dont on parle, quand on parle de ce
mot-là.
J.P. : Eh non, on ne sait pas du tout ce dont on
parle.
Q. : Mais il y a aussi une chose qui est
surprenante, c'est ce qu'il y a de préétabli dans le mot. On se
demande quand le mot est né, au moment où on le cherche, ou si on
l'a trouvé avant de trouver son idée, on ne sait plus.
J.P. : Oui, c'est vrai, c'est très difficile à savoir.
Q. : Et vous avez fait deux volumes pour
donner le résultat de vos expériences sur ces recherches et vous
pensez que, non seulement vous avez trouvé, mais que les autres
comprendront toujours.
J.P. : Ca c'est un espoir, ce n'est pas une
certitude. Mais il me semble que cela apprend beaucoup de choses sur
la réflexion. Le Christ dit quelque part, dans l'Evangile de
Thomas : " Vous entrerez dans le royaume de mon Père quand vous
serez capables de prendre le proche pour le lointain et le lointain
pour le proche, le grand pour le petit et le petit pour le grand. "
Eh bien nous sommes tous capables, avant de parler, de confondre le
proche et le lointain, le petit et le grand. Il y a une sorte
d'union des contraires, d'identité des extrêmes, si vous voulez, qui
nous est donné à tous, avant de nous en tirer en choisissant pour
chaque mot soit le mot, soit la chose, soit l'idée.
Q. : Est-ce que vous pensez que, pour aller
auprès du Père, le langage soit vraiment un bon moyen ?
J.P. : Hum ! Je ne sais pas, je n'ai pas essayé.
Mais le Christ le pensait, ce qui était très bien, déjà. Et beaucoup
plus important que si c'était moi qui le pensais. »
On remarquera que Paulhan, à chaque
fois qu'il allègue l'Evangile se réfère à cet "Evangile de Thomas",
type même du texte gnostique.
Vis-à-vis des écrits dits
"canoniques", ceux du Nouveau Testament, il se trouve mal à
l'aise, tant son tempérament de fond, marqué au coin d'une farouche
indépendance, lui rend insupportable la référence à quelque tutelle
que ce soit. Une lettre à Jouhandeau, d'août 1960 (Choix…,
III, p. 194), reflète bien ce trait de son caractère :
« Plus je vais et plus je reconnais
(sur preuves) que la foi donne du moins la vue la plus juste
qu'un homme puisse former du monde et des choses. Mais comment se
convertir à mon âge ?
Et puis il y a l'examen à passer. Je
me ferais sûrement refuser. Les orthodoxes ne sont-ils pas plus
larges ? L'un d'eux m'a dit un jour (c'était à la Fortelle) : "C'est
bien simple, il suffit de préférer Dieu à soi." Eh bien, je préfère
Dieu à moi, oui. Malheureusement j'ai laissé échapper mon orthodoxe
(j'ai même oublié son nom) et les RR.PP. Fessard et Maydieu, à qui
je me suis adressé plus tard, m'ont répondu que pas du tout, que
c'était bien plus compliqué que ça, ont voulu me faire lire des
catéchismes… Pourquoi n'ai-je plus dix mois ? Mais je t'embrasse. »
Les préoccupations que, pour faire
court, nous qualifierons de "métaphysiques", et qui, durant l'ultime
décennie de son existence, hantèrent Jean Paulhan, tournèrent toutes
autour de la complicité des contraires, équivalence et identité des
pôles opposés ; ce qui trahit, chez l'être humain, une nostalgie de
l'Unité.
Dans le Don des Langues, son dernier grand texte,
terminé en février 1967 (o.c. Tchou, III, p. 369-423),
Paulhan évoque "un Dieu qui déchire nos divisions".
Préoccupation majeure qui contraignit
les organisateurs du Colloque de Cérisy : "Jean Paulhan, le
souterrain", de juill. 1973 (publié dans la collection 10 /18), à
improviser une Table ronde autour du thème "Paulhan mystique ?",
dont Pierre Oster parle en ces termes (p. 375) :
« Paulhan, vers la fin de sa vie, a
dépassé la linguistique ; il rassemblait à notre usage des
"indications - tirées de textes indiens, ou chinois, par exemple.
Plutôt que des événements de langage, il cherchait des événements
d'ordre physique en quelque manière et physiologique, un bonheur
dans l'instant, au sens mystique du mot. N'ayant jamais vraiment
pris son parti des bizarreries que recouvrent à peine nos paroles
quotidiennes, ayant pesé et repesé les difficultés qu'éprouvent les
linguistes eux-mêmes à s'accorder sur les rapports qui unissent
mots, pensées et choses, ayant fini par échafauder une théorie
tendant à donner à la polysémie presque valeur de loi, il avait dû
quitter l'opacité raisonnable du plein jour et de la
non-contradiction, subir, par la faute du langage, l'extase et le
transport où le jetait invinciblement l'unité révélée des
contraires. Il s'agit bien d'une révélation… »
Nous nous trouvons là au point d'intersection de
l'arcane et du mystère, autrement dit au cœur même du "secret",
domaine où crédulité/incrédulité ne sont guère de mise,
puisqu'il s'agit là d'une expérience, par définition du registre de
l'ineffable, à savoir "ce qui ne peut être exprimé par des paroles".
Aussi, entendons-nous Paulhan, vers la fin du Don des Langues
(o.c. III, 418) soupirer : « Mais quel secret enfin ? »…

C'est alors qu'il s'affrontait à ces
questions essentielles, qu'il fut élu à l'Académie Française, au
fauteuil de Pierre Benoît, le 24 janvier 1963.
Au lendemain de la mort de son ami
Georges Braque, survenue au début du mois de septembre de la même
année, il écrivait à une amie (16 sept. 1963) :
« Finalement, je crois que cette
élection à l'Académie m'a plutôt humilié. Je songe qu'aujourd'hui
tout le monde a le droit de me trouver absurde, ou sot, ou
chimérique. Que faire ? Si je faisais une grande sottise évidente,
on serait fixé. Je serais bien débarrassé. Mais le courage me manque
un peu. Ah, j'ai bien besoin de savoir que vous me gardez votre
amitié.
Vous serez des derniers à avoir vu
Braque. Il n'a plus laissé pénétrer personne chez lui. Il a encore
maigri, mais son teint, qui était un peu jaune le jour de votre
passage, est ensuite devenu d'une blancheur éclatante.
Il est à présent à Varengeville, et
nous restons sans lui. Naturellement, nous trouverons bien la
vérité. Mais il était précieux, il était rassurant d'avoir près de
soi quelqu'un qui l'avait déjà trouvée. Quelle vérité ? Je ne crois
pas qu'elle puisse se dire ; mais si elle se disait, ce serait à peu
près, je pense, ce que dit Eschyle : il se peut que ce que nous
appelons la vie soit en vérité la mort, et que ce que nous appelons
la mort soit la vie. »
La mort a toujours fasciné Paulhan,
qui l'avait frôlée, lors de ses 30 ans, durant l'effroyable épreuve
de 14. Dans une interview donnée en juill. 1968, trois mois avant sa
mort, il déclarait :
« Quant à la mort, eh bien, je crois
que c'est très agréable. C'est une très vieille opinion et c'était
un peu le sentiment de Lucrèce.
La Mettrie, qui était docteur, essaie
lui aussi de démontrer la même chose… En auscultant les morts, il
prétendait que, à les regarder, il se rendait compte qu'ils étaient
morts dans une sorte d'accès de joie extraordinaire...
Je ne sais pas pourquoi on n'a jamais
dit cela ! C'est certainement parce qu'on a peur que les gens se
suicident !
J'ai failli mourir deux ou trois fois
déjà. On m'a même considéré comme mort à la guerre… Mais j'ai gardé
un très bon souvenir de ces moments-là.
C'est étonnant de vivre. Evidemment
il faut être reconnaissant à la vie.
Quand on croit à Dieu, c'est très
commode…
Oui vraiment, c'est passionnant la
vie ! »
La vie, belle certes, mais "pleine de choses
redoutables", comme il l'écrivait à la première ligne du Journal
intime de ses vingt ans, et qui, à la veille de ses 84 ans, lui en
réservait une dernière, celle de la fin.
A la suite de divers accidents
cardiaques, le premier avait eu lieu, à Antibes, en mars 1967,
Paulhan fut, en 1968, hospitalisé à Neuilly, clinique Hartmann, où
il mourut, le 9 octobre.
Au lendemain de sa mort, André Pieyre
de Mandiargues écrivait dans le Nouvel Observateur du lundi
21 oct. 68, p. 30 :
« La nouvelle que Jean Paulhan n'est
plus, reçue par téléphone, ce matin jeudi 10 octobre 1968, si sa
blessure ne m'a pas surpris beaucoup, j'avoue que je la ressens
comme un coup de couperet. Car pour moi, comme pour plusieurs
d'entre nous, qui n'avons d'intérêt véritablement passionné que pour
l'amour et pour cette curieuse et luxueuse activité dont on nous
annonce périodiquement la fin prochaine mais qui durera autant que
l'homme et qui est la littérature, l'existence de Jean Paulhan était
un des rares faits de ce temps capables de nous rattacher au monde
et de nous le montrer sous un jour optimiste.
La part
essentielle
Il y a des esprits qui ont autre chose ou plus
que la grande intelligence qu'on leur reconnaît et qui sont doués
aussi d'une sorte de force salubre qui est de la nature du vent :
rapide, impulsive, propice à la respiration des poumons sains,
cassante à l'endroit de ce qui est faible ou gâté, balayeuse des
décombres. Il y a des têtes qui se plaisent à garder au-dedans leurs
vastes connaissances mais dont l'attention semble guidée par une
pointe chercheuse, ce qui les rend séduisantes et captivantes autant
que redoutables. Et les usagers de la littérature ont un besoin très
vif de têtes ou d'esprits de cette espèce-là, qui est restreinte
aujourd'hui plus encore que celle des Indiens Lacandons dont on
compte avec deux chiffres les derniers représentants.
Ce que je veux rappeler est que nous étions
quelques-uns, d'abord, qui attendions les écrits de Jean Paulhan
comme on espère le vin nouveau, le printemps ou la révolution (et la
verdeur d'esprit de cet homme de 83 ans ne nous avait jamais déçus),
ensuite qui écrivions en grande partie pour être lus de lui et pour
que notre production prît place, autant que possible, dans sa
mémoire amicale. Très peu nombreux sont les écrivains qui ont joué
ou qui jouent sur mon théâtre intime tel rôle de grands supérieurs,
assez comparable à celui des saints patrons dans la chapelle privée
d'autres gens, j'imagine. Ceux dont perpétuellement j'espérais le
pain, le sel ou le feu… »
et Jean Dutourd, dans le Figaro Littéraire
de ce même lundi, p. 17 :
« Lorsque Henri Mondor mourut, une
revue me demanda quelques lignes sur lui. Je l'aimais beaucoup ; je
n'avais de lui que des souvenirs heureux. J'étais très triste mais,
je ne sais pourquoi ni comment, j'écrivais un article assez gai.
Jean Paulhan le lut et m'envoya aussitôt un billet où il me disait :
" Très bien ! C'est ainsi qu'on doit parler d'un ami mort. "
Comme je voudrais évoquer pareillement Jean
Paulhan aujourd'hui, malgré le chagrin que je ressens ! De lui
aussi, je n'ai que des souvenirs heureux : lettres exquises,
conversations amusantes et profondes, procédés parfaits, sans parler
de ces innombrables petits cadeaux qu'il savait si bien faire, et
qui sont le gentil cortège de l'amitié.
On a raconté toutes sortes de choses sur Paulhan
: qu'il était un pape, un bonze, un mandarin, un diable, une
éminence grise, etc. C'était évidemment des mensonges. En effet, les
papes, les mandarins, les diables et même les éminences grises sont
des gens qui se composent des personnages, qui prennent des
attitudes, qui se mettent en avant. Le plus poseur de tous est
l'éminence grise. Paulhan, au contraire, était la modestie faite
homme.
Pendant quarante ans, il est resté assis dans son
bureau de la Nouvelle Revue française, recevant le mercredi
après-midi ; accueillant les jeunes poètes et les vieux prosateurs,
les opulents et les besogneux de la littérature, les illustres et
les obscurs, sans faire de différence entre les uns et les autres.
En 1935, le jeune et timide Jacques Lemarchand entre dans le
sanctuaire de la N.R.F.. Paulhan était en conversation avec un
monsieur à cheveux gris et à moustache jaune qui ressemblait à un
vieux chien de chasse. Il se lève, serre la main au visiteur,
l'amène au vieux chien de chasse qui sourit d'un air très
intelligent, et il lui dit : "Vous avez entendu parler de Paul
Valéry, je crois. Il sera très honoré de vous connaître." Et à
Valéry, qui voyait le jeune homme pour la première fois : "Voici
Jacques Lemarchand que vous connaissez, bien entendu."
Tel était Paulhan. Il renversait constamment les
rôles, ce qui est en somme une attitude chrétienne. Chaque fois que
j'ai pu l'observer, je l'ai vu s'occuper d'abord des derniers, et ne
se soucier des premiers que s'il lui en restait le temps. J'ai
ressenti, moi inconnu en 1948, cet éblouissement d'être traité en
grand homme par un des maîtres de mon art. J'avais publié un roman
intitulé Le Déjeuner du lundi. Jean, à qui je l'avais
envoyé, m'écrivit une lettre prodigieuse. J'étais si vaniteux,
alors, que je ne vis que les compliments et non pas la politesse
inouïe, la politesse de roi qui était derrière, et qui consistait à
se mettre de plain-pied, sinon un peu en dessous, d'un petit
débutant maladroit.
Je n'aperçois guère, en général, les défauts de
mes amis. Quand on m'affirme qu'ils en ont et qu'on me les détaille,
je suis toujours bien surpris. On m'a dit que Paulhan était menteur,
compliqué, perfide, orgueilleux, malicieux, grand fomentateur de
bisbilles. Je l'ai connu vingt ans ; je l'ai vu à peu près toutes
les semaines pendant quinze ans ; je n'ai jamais rien remarqué de
semblable. Tout à l'inverse, j'ai eu cent fois l'occasion de
constater qu'il était d'une grande bonté (mais d'une bonté qui se
cachait soigneusement), d'une excessive délicatesse (si tant est que
la délicatesse soit jamais excessive), d'une générosité constante,
d'une complaisance infinie, d'une gentillesse inlassable, d'une
élégance morale complète… »
Quant à Alexandre Vialatte, à qui je
laisse volontiers le dernier mot, il devait consacrer une de ses
chroniques du journal La Montagne à la mémoire de son ami
disparu (voir leur Correspondance, 1921-1968, éditée par
Julliard en 1997, 277 p).
Le grand départ de Jean Paulhan. -
Pays des morts.- Souvenir de Paulhan en Auvergne. -Jean Paulhan à la
N.R.F. - Paulhan chez lui. - Œuvre subtile et rigoureuse. - La
littérature perd son pape et l'un des princes du paradoxe. - On le
trouvait toujours là dans les grandes circonstances. - Disparition
d'un esprit tutélaire. - Paulhan commence. - Grandeur consécutive
d'Allah.
On a enterré Jean Paulhan dans ce cimetière de
Bagneux où la mort paraît "habitable" parce que les arbres y font de
belles avenues (il y a une avenue des Frênes-Monophylles), parce
qu'elle y sent la botanique et les jardins. Le soleil brillait. Les
feuilles étaient rousses. L'automne lui avait voulu du bien. Ses
amis étaient innombrables. Malgré la gloire et l'Académie, nul
discours, nulle pompe officielle n'ajoutait à la tragédie. Elle
était toute au fond de ce puits de pierre où aboutissait toute une
vie (si profond et si ténébreux qu'on voyait à peine le cercueil) où
on dirait que le temps se déchire, que celui qui s'en va l'emporte
et n'en laisse qu'un morceau usé entre nos mains.
Il a fallu enterrer ainsi Pourrat, Zimmer,
Frédérique Rucki, Chaval, Nimier, Audiberti, Coulandon, Thérive,
Marcel Aymé. Comme on arrache les images d'un livre. Et après ça, le
livre est tout nu. L'histoire n'est plus la même. La suite intéresse
moins. Déjà, d'ailleurs, la fin approche. On ne s'y retrouve plus.
On s'aperçoit qu'on avait mal lu. Mais il n'y a rien à recommencer.
Il ne reste plus que quelques pages.
Ceux qui s'en vont, au lieu de partir dans le
temps, ont l'air de partir dans l'espace. Ils semblent s'effacer au
loin, comme sur un bateau qui s'en va. Comme s'ils étaient allés en
Chine. Ils habitent un autre pays, un pays incompréhensible, plein
de tombes et de fantômes bienveillants ; avec des rues qui portent
leur nom ; des places où l'on voit leur statue ; comme si c'était là
leur vraie vie et que l'autre n'ait été qu'un spectacle futile. Ils
ont tous le même âge, étrange, extra-terrestre, et en même temps
tous les âges à la fois, tous les âges qu'ils ont eus sur terre. Le
petit aviateur carbonisé apparaît soudain aussi vieux que le vieux
poète, et le vieux poète contemporain de ses plus anciennes
photographies. Ils se promènent fraternellement dans une espèce de
grand jardin. La mort est une ville de province peuplée d'habitants
silencieux ; une petite sous-préfecture sans gare, oubliée des
trains et des cars, dont les habitants nous attendent. D'autres fois
je les vois dans la nuit d'un noir faubourg, mal éclairé, moucheté
de lumières jaunes et tremblantes. Vieux pays, vieux jardins à la
porte rouillée qu'ouvre seule la clef du souvenir.
Ce qui nous vient de ces émigrés arrive comme des
cartes postales que la poste a fait suivre au hasard, la dernière
avant la première, souvent d'endroits et de temps qu'on ne reconnaît
plus. Dans quel village, au fond de quelle vallée auvergnate ai-je
vu Paulhan avec Uriet la première fois ? Uriet portait une chéchia
de zouave bien qu'il fût en costume civil. Il essayait d'allumer un
feu. Et il y avait aussi Pourrat avec sa cape et son grand chapeau,
comme Francis Jammes. Uriet et Paulhan revenaient de la guerre.
C'était sans doute dans ce hameau de papetiers que Pourrat, depuis,
a rendu célèbre et où s'est fait le premier papier d'Europe. Mais il
n'y avait alors que quelques pauvres maisons. Depuis on y a installé
un musée. Il ne m'est resté que cette image. Une journée grise. Un
feu qui ne veut pas prendre. Des prés mouillés sous un vent froid.
D'autres écrivains couraient l'Auvergne. Les
frères Leblond, des amis de Paulhan. Ils étaient nés à la Réunion.
Ils s'installaient dans un hôtel de la montagne. Marius, l'aîné,
souffrait du foie. On lui faisait chauffer au soleil une baignoire
d'eau devant la porte de l'auberge et on la transportait dans la
salle de billard. C'était encore des amis de Francis Jammes. Ils
dirigeaient une petite revue qui s'appelait la Vie et qui
parlait des colonies.
C'est sous cet aspect insolite, anecdotique et
familier que la littérature arrivait en Auvergne. Avec ces délégués
barbus et prodigieux, qui faisaient rêver d'un Paris étrange et
tout-puissant où ils régnaient comme des rois mages.
Je ne fus pas déçu, par la suite, quand je
retrouvai Paulhan derrière son grand bureau, dans cette espèce de
sacristie de la Nouvelle Revue Française où il a décidé
pendant quarante années du sort de la littérature. En face de lui
(mais ce fut beaucoup plus tard) se tenaient Arland, et un peu plus
loin Dominique Aury (qui l'a soigné avec un dévouement admirable).
Des gens illustres chuchotaient avec des inconnus, des femmes, des
hommes en velours, des peintres, des Bulgares et des surréalistes.
On partait étonné, inquiet, comme mystifié. On avait tort. L'amitié
de Paulhan était très sûre. Il fit publier mon premier roman. Ce fut
grâce à lui que je pus donner l'œuvre de Kafka chez Gallimard (qui
l'eût accepté à l'époque ?). Ce fut encore lui qui essaya (avec
Pourrat et avec ma femme) de me faire libérer quand j'étais
prisonnier. Pourtant, ce n'était pas un intime. Ce sont des choses
qu'on ne peut pas oublier. Que d'écrivains n'a-t-il pas, de même,
découverts, aidés et lancés ?
Il recevait aussi dans sa chambre, derrière un
rempart de dossiers, de livres et de manuscrits à travers lequel on
le voyait par une espèce de meurtrière. Une grande vache rouge de
Dubuffet était accrochée au-dessus de son lit. Il avait prévu tous
les peintres. Il avait toujours un jouet neuf, des tableaux formés
par du sable qui s'écoulait quand on les agitait, ou un ressort qui
descendait du haut de l'escalier en sifflant et se jetait sur vous
en hurlant avec un vacarme de sirène. Le paradoxe était son élément
: il faisait partie de l'Académie ! Un jour je le trouvai corrigeant
des épreuves : "J'ajoute quelques fautes d'impression. Pour la
vraisemblance", me dit-il. Son bureau de la N.R.F. était orné d'une
haute glace déformante comme on en voyait à Luna-Park. "Il n'y a que
mon portrait par Dubuffet qu'elle ne déforme pas", disait-il. Cet
étonnant portrait lui faisait une tête noire, en vrai bitume de la
rue de Vaugirard, avec des dents en authentique gravier du trottoir
de la rue Montparnasse. Son goût de la mystification dissimulait un
profond sérieux. Son œuvre est là pour en témoigner, une des plus
rigoureuses du siècle, en même temps que des plus subtiles, et on le
trouvait dans les grandes occasions. On l'a trouvé dans la biffe en
14, on l'a trouvé dans la Résistance. Et on l'a même trouvé ensuite
pour en flétrir publiquement les excès. Il avait un grand goût de
l'audace, de la justice et du travail bien fait.
Je l'aimais beaucoup et je le voyais rarement. Il
me suffisait de le savoir là comme un personnage tutélaire.
Nous n'irons plus manger de l'estomac de requin
chez les chinois du Panthéon, nous ne le verrons plus jouer aux
boules, le dimanche, aux Arènes de Lutèce. Il y jouait aussi au
château de la Tourette, en 45, près du Vernet, avec Roland Cailleux,
René Drouin, Dubuffet et le petit épicier de l'endroit, qui ne
connaissait Paris, dans son désert d'Auvergne, que par la pointe de
l'avant-garde de la littérature et des arts, et vous disait, quand
on passait : "Comment va, au fait, M. Gide ? Comment va M. Dubuffet
?".
J'éviterai, désormais, de passer devant chez lui.
Je ne veux pas avoir à lui dire, quand il me demandera comment va M.
Paulhan : "M. Paulhan n'existe plus."
Ce ne serait pas vrai. M. Paulhan existe encore.
Et existera de plus en plus. Et il suffit du deuil de la
littérature. N'ébruitons pas inutilement une nouvelle qui peut faire
tant de peine.
Paulhan commence.
Et c'est ainsi qu'Allah est grand.
(texte d'hommage repris dans L'Eléphant est irréfutable,
Julliard 1980, p. 201-204).
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