Paul Amargier

Jean Paulhan qui êtes vous?  

 

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Jean Paulhan Qui êtes-vous?

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Jean Paulhan Qui êtes-vous? chapitre 6

         

Interrogé par un lointain cousin, alors qu'il avait à peine dix ans, au sujet de sa vocation à venir, le petit Jean avait répondu : "être malade". Reprenant, vers la fin de ses jours, ce propos, qu'il nous rapporte, il ajoutait : « Aujourd'hui, je m'aperçois à quel point j'avais raison. »

            Malade, plus ou moins, Paulhan l'a été toute sa vie, du fait, d'abord, des blessures de guerre et, aussi, par suite de certaines déficiences de nature : poumon faible, nerfs à vif, mal aux yeux, dérèglement cardiaque… et la sciatique, dont il a beaucoup souffert, au point qu'elle lui a inspiré Les Douleurs imaginaires (première publication dans la Nouvelle N.R.F., n° 27 du 1er mars 1955, p. 387 et 401).

            En voici deux extraits :

            « Le vieux docteur, à qui des amis m'ont adressé, est d'origine auvergnate. Mais il tient, d'un long séjour à Pékin, une physionomie proprement chinoise : métaphysique et froissée. A la vérité, il paraît lui-même rhumatisant et ne se déplace qu'avec peine. N'importe ! Je lui montre ma radio, qui trahit aux yeux des spécialistes - et aux miens, par confiance - certain affaissement des vertèbres (ils disent entre eux : effondrement). Il y jette un coup d'œil (un peu rapide) et me dit avec bon sens : "Vous pensez voir votre douleur, mais ce sont vos os que vous voyez." En effet, voilà qui est juste. Comment n'y ai-je pas songé plus tôt ? Il ajoute : "Si chacun de nous passait à la radio, croyez-vous qu'il n'y aurait pas des pleurs et des grincements de dents ?" C'est aussi mon avis, j'aime ces expressions (chinoises, je pense). Je trouve même que la remarque n'est pas sans me faire quelque bien. Là-dessus, le docteur me fait déshabiller, m'allonge et me commande de tousser. Aussitôt il profite de la distraction où me jette l'accès de toux pour vivement me pousser une aiguille dans le talon, le jarret, les reins. Quand l'opération est finie, et moi délivré de la toux et des piqûres : "Je vous remercie. Je devrai revenir quand ? - C'est inutile, vous êtes guéri. - Ah ! je suis guéri ? Je n'aurai plus mal ? - S'il vous arrive encore de souffrir, ce seront des douleurs imaginaires. »

………………………………………………………………………………………….

            « Il faut avouer qu'il y a, dans des douleurs bien réglées, et qui se produisent à point donné, quelque chose d'attirant. Non pas la douleur elle-même, bien sûr. Qui sait, peut-être la règle et le point donné précisément : certaine façon de s'attendre aux douleurs, et par suite d'imaginer (faiblement) qu'on les dirige. Et si affreuse que puisse être la torture, quel est l'homme normal qui n'a pas, un jour, et mille jours, rêvé d'être torturé ? Quand ce ne serait que pour voir s'il tiendrait bon, jusqu'où il tiendrait bon. Il y a là un curieux sentiment, à la fois d'horreur et de désir – un sentiment qui vous méduse. Et moi, est-ce que je voudrais à présent n'avoir jamais eu de sciatique ? Ah ! je n'en suis pas si sûr. Je n'ose pas en être si sûr. Mais voici où je voulais en venir.

            J'ai donc pris de l'aspirine, comme le voulait mon docteur. Pas mal d'aspirine. Qu'est-ce qui s'est passé ? C'est que les douleurs en effet ont cédé. Moi, je n'en ai pas été beaucoup plus avancé.

            Parce qu'il y a une absence de douleur qui n'est pas moins pénible - qui n'est pas moins douloureuse - que la douleur. Je songe à ces moments où la souffrance ne s'est pas carrément déclarée. C'est à peine si l'on en saisit quelques signes avant-coureurs (ou après-coureurs) : une gêne, dans quel exercice ? Une faille, dans quel mécanisme ? Une interruption, de quel courant ? Somme toute, des signes guère plus clairs qu'une écharde qui fond, une étincelle qui s'éteint, un fil qui casse. De sorte que l'on sait, à n'en pas douter, que ce n'est pas fini d'avoir mal. Simplement le mal s'est retiré, dans quelle cachette ? D'où il n'attend que le moment favorable pour fondre sur nous. Alors il s'ajoute aux tourments à venir - qui sont imminents, on le sait, on le sent - une sorte d'angoisse. On souffre de ne pas souffrir… »

            On comprend, à relire cette dernière page, que Paulhan - conscient de côtoyer parfois les bords d'un abîme, la folie - ait apprécié plus que quiconque la réflexion de Chesterton : "Le fou n'est pas l'homme qui a perdu la raison ; le fou est l'homme qui a tout perdu, excepté la raison". Aussi Paulhan prétendait-il avoir œuvré, tout autant qu'André Breton s'était appliqué à devenir fou, à cesser, lui, toute sa vie, de l'être.

            Le débat permanent, presque héroïque, sans cesse conduit à la limite de la rupture, autour des problèmes du langage et de ses énigmes, ordonné à réinventer la Rhétorique, à montrer que la nature des "fleurs" et autres lieux-communs est d'être extrêmement MOTS, pour qui les refuse, mais profondément PENSEE, pour qui les accepte (c'est tout l'argument des Fleurs de Tarbes). Réflexion critique appelée à se construire à partir d'un donné au mythe vital : pensée/langage. En ce sens, la maxime du mystique de Bagdad, Hallaj, l'avait beaucoup marqué, quand, grâce à Louis Massignon, il la découvrit : "Nos langues se consacrent à exprimer des mots, et c'est de quoi elles meurent". Il y avait là, pour Paulhan, comme une hantise.

            Moins tyrannique, mais tout de même insistante, la permanente présence aussi à sa pensée du coupe Eros/Thanatos - l'éternel mysterium fascinosum ac tremendum. On l'a vu avec l’Histoire d'O ("L'érotologie est une œuvre merveilleuse et dont je suis un peu fou", à Jouhandeau, Choix de lettres I, p. 316) ; quant à la mort, c'est souvent qu'à ses correspondants il parle du "fort désir de mourir qui nous prend subitement"…

            Comment ne pas être subjugué, quand, à votre esprit, s'imposent, d'une présence permanente, de tels thèmes ? C'est pourquoi, à Adrienne Monnier, il apparaît, à l'occasion d'une lecture publique dans sa boutique de la rue de l'Odéon, sous les dehors d'un charmeur de serpents : « Le fil de la voix se dirigeait vers l'idée comme un son de flûte et l'idée ondulait, dressée, tel un cobra ; il semblait parfois que l'idée fit mine de se jeter sur son charmeur… Paulhan se levait vivement, s'écartait un peu, fixait la bête (les crochets n'avaient pas été enlevés, je vous l'assure), puis la voix reprenait, captieuse. » (Les gazettes, p. 133)

 

 

            Il est un troisième thème binaire auquel Paulhan va s'affronter, en 1963, cinq ans avant sa mort. Un peu tard, à notre humble avis, encore qu'il ne soit jamais trop tard pour bien faire. Il aurait dû, me semble-t-il, commencer par cette réflexion dédiée au couple corps/âme ou matière/esprit… cela l'aurait aidé à mieux poser les termes de sa problématique dans les deux autres domaines de "pensée/langage" ainsi que "éros/thanatos".

            C'est dans un dossier de quatre lettres, datées du mois de juin 1963, adressées à la comtesse Marthe de Fels, que l'on trouve le suivi de cette préoccupation où l'on constate que Paulhan, tournant le dos à l'option platonicienne, choisit l'attitude d'Aristote favorable à l'unité substantielle du composé humain. Il y a là un présupposé anthropologique tout à fait fondamental, autrement satisfaisant que celui qui conduit à la vision dualiste antithétique, courante, d'âme/corps. Aussi, importe-t-il pour nous de prendre connaissance du précieux dossier :

 

 

Quatre lettres à Marthe de Fels

 

I

Le 31 mai 1963

 

            « Bien chère amie, excusez ce papier bizarre. Je suis aux champs, et n'en trouve pas d'autre. Je voudrais vous raconter cette "fin des énigmes", avant de tout à fait l'écrire. Alors, donnez-moi un peu de patience, je vous prie.

Il serait incroyable que Perse n'eût pas connu le secret que je cherche (un peu péniblement). Puisqu'il a écrit l'œuvre même, dont je cherche le secret. Il ne serait pas moins incroyable qu'il ne nous eût pas dit - dans la mesure où la chose peut se dire - tout ce qu'il savait, qu'il nous reste simplement à comprendre. Qu'a-t-il dit ?

C'est d'abord qu'il est lui-même assailli d'ambiguïtés, "bilingue entre toutes choses bisaiguës ", parlant dans l'équivoque. Mais quelles ambiguïtés ? De toute évidence, celles d'abord auxquelles l'homme Alexis Léger a eu affaire : l'Asie d'un côté, l'Occident de l'autre ; la puissance et le dépouillement ; la parure et la nudité.

Plus loin, celles que doit affronter, celles à quoi s'expose tout homme et particulièrement tout poète : le bien contre le mal (d'où suivent l'éloge ou le blâme) le rêve et l'action, l'esprit et la matière (dans notre cas, l'idée et le mot). Et comment échapper à tant d'ambiguïtés ? Ici, Perse nous tend une seconde clef.

C'est, dans l'homme, cet étrange pouvoir dont nous ne sommes pas les maîtres - et tous nos raisonnements et façons de voir, toute notre logique viendrait s'y briser - cette "grande fille", dont les manières diffèrent des nôtres, aventureuse, éprise de son risque jusque dans la mort. Bref, c'est l'âme. Mais qu'est-ce que l'âme ?

Ici, Perse nous tend une troisième clef. (Non, je ne suis pas fier de cette allure méthodique, et scolaire. Mais quoi ! Je ne voudrais rien oublier.)

Lorsque Crusoë, rendu entre les hommes, dont l'odeur est celle d'un abattoir, pleure sous le sanglot des cloches, alors il rouvre le Livre qui lui rend la joie du Ciel et les délices de la Terre : voici qu'il est insensiblement reconquis par son âme.

Quel livre : non, ce n'était pas la Divine Comédie, ni le De natura rerum que les marins anglais emportaient dans leur sac. Et qu'est-ce donc, pour la Bible, que l'âme ?

Qui n'avait jamais lu la Bible, ou qui l'avait lue (c'est mon cas) légèrement, rencontre ici une surprise : c'est que l'âme dans ce vieux livre n'est point du tout - comme elle semble l'avoir été pour certains Grecs - une fine amande, un noyau de l'esprit ; ni - comme le supposent maints fétichistes - un réduit profond du corps (parfois logé dans le ventre, et parfois dans le sexe). Non, l'âme n'habite pas le corps, elle est le corps ; elle n'a pas sa demeure dans l'esprit, elle est l'esprit. Elle forme un tout indivisible où le rêve ne diffère pas de l'action, ni l'idée du mot. Et toute ambiguïté s'y trouve abolie.

S'y trouvent abolies, du même coup, les ambiguïtés qui préoccupaient Perse, et entre lesquelles il se trouvait déchiré. Que si le corps, au regard de l'âme ne fait qu'un avec l'esprit, la matière avec la pensée, il suffira donc de soumettre à cette âme - pour qu'elle leur applique le même traitement - ces autres ambiguïtés du rêve et de l'action (le rêve relevant de l'esprit et l'action du corps) du bien et du mal, de la puissance (matérielle) et du dépouillement (spirituel) de la parure et de la nudité. C'est effacer les équivoques, et la "mêlée d'aigles et de ronces".

Cependant, nous est-il possible de penser l'âme, d'en former l'idée ? Bref, de penser aux contraires comme s'ils ne faisaient qu'un ? Ah, c'est une autre question. Je vois du moins qu'il est possible de l'approcher par images et métaphores : le vent, les mouvements subtils du sang dans les vaisseaux, du souffle dans les poumons. A quoi saint Léger ajoute : les bassins d'eau lucide, l'âme explosive des goudrons[1].

Mais il ne peut suffire de l'approcher ainsi. »

 

 


 

II

1er juin 1963

« Chère Marthe, je continue (si je ne vous ennuie pas trop). Eh bien, le fait est qu'il n'a pas manqué d'auteurs pour tenir qu'une telle pensée était naturelle, et même souhaitable. C'est le Christ, qui dit : "Quand vous tiendrez le dehors pour le dedans, et le dedans pour le dehors, de ce jour vous serez entré dans le Royaume[2]." Et Lie-Tseu : "Le sage prend le bien pour le mal, et le mal pour le bien." A quoi Al Junayd ajoute "le passé pour l'avenir et l'avenir pour le passé" ; et l'auteur du Bhagavad-Gità : "le projet pour l'acte et l'acte pour le projet, le mot pour l'idée et l'idée pour le mot." Il s'impose ici plus qu'une remarque.

C'est d'abord qu'il s'agit d'une pensée éminemment religieuse ou sacrée, et ce n'est pas un hasard si nous la rencontrions d'abord dans la Bible, et chez des prophètes ou fondateurs de religions : le Christ, les maîtres du Tao, les Soufis, les auteurs inconnus des Upanisads. Voilà qui n'est pas pour nous embarrasser, si nous savons depuis Bocace que toute poésie authentique est théologie. Au demeurant les métaphysiciens et les poètes ne se séparent pas ici des prophètes : Nicolas de Cues, Maître Eckhart, Hölderlin voient dans l'identité des contraires l'approche, et comme déjà la présence, de Dieu. C'est le même Dieu que désigne le mot grec logos qui signifie, à la façon d'âme, à la fois la pensée et les mots.

Il y a plus : nous pouvons savoir en quoi, et pourquoi cette sorte de pensée est religieuse. C'est qu'elle relève d'une pensée - si l'on aime mieux, d'une vue de l'esprit bien plus générale que toute autre, et à proprement parler universelle, qui s'appellerait assez exactement la Totalité, ou l'Unité. Maint penseur, maint poète reconnaît qu'il poursuit, à travers essais, contes ou poèmes, une simplification du monde, telle que les contraires n'y soient plus contraires ; ni, à plus forte raison, les différents, différents. Plus d'une épopée ou d'un roman, qui traite ouvertement d'amour, d'argent, d'aventure, traite secrètement des services que le Diable rend à Dieu ; et le Mal au Bien, jusqu'à se confondre avec lui. Hermès Trismégiste, Platon, Scot Erigène appellent de leurs vœux la fusion de l'homme et de la femme dans l'androgyne. Une même hantise gouverne en ce sens tous les folklores : elle tient que

les divisions actuelles du monde ne sont pas dignes de durer.

Il s'agit d'une hantise secrète, et d'une pensée cachée. Car toute expression précise que l'on en voudrait donner n'éviterait pas de séparer du monde le spectateur qui le juge - introduisant par là dans ce monde une nouvelle division, plus grave encore - en tout cas aussi grave - que toutes celles dont on l'a débarrassé. On ne nous le cache pas. C'est après sept ans d'efforts, dit l'un, que le sage parvient à posséder une telle vérité qui le condamne au silence. Et l'autre : qui saura interpréter mes paroles, ne connaîtra pas la mort. Qui saura… qui parvient… ce n'est pas dire que la vérité en question soit d'un abord facile. Aisée à dire, il se peut. (On l'a vu.) Quant à le penser, c'est une autre affaire. Les savants rangent dans l'inconscient humain toute sorte de hantises, que commandent les lois, les mœurs, les ressentiments. Mais voici un inconscient inévitable, que commande la condition même au mystère, à l'allusion, au silence, touchant l'essentiel de la pensée - et dont les autres ne seraient, au mieux, que la menue monnaie.

Et par quels traits se traduira, à quels traits se trahira la présence d'un tel inconscient ? L'on pourra, j'imagine, relever la trace de son passage partout où quelque objet du monde se verra privé de ses déterminations : de sa différence essentielle. Partout où l'on reconnaîtra un récit sans passé ni présent - pour prendre ces seuls exemples - une épopée sans héros, une louange sans raison, un discours sans parole, une œuvre sans auteur. Mais il est temps de revenir à Perse. Au revoir, chère amie. A demain la fin. »

Jean P.

 

III

Le 2 juin 1963

« Chère amie, peut-être trouvez-vous que je suis trop long (je le trouve). Mais laissez-moi vous dire ce que nous pensons tous deux. C'est que Perse est un poète normal. La poésie cesse avec lui d'être sporadique, et le langage incertain. Il retrouve, sans l'avoir apparemment cherchée, la délectation poétique. Il forme le plan, et trace les grandes lignes d'un langage universel : œuvre étrangement accomplie, et propre à traverser, sans y perdre sa vertu, les écrans des langues diverses. Comme si Perse se trouvait placé, plus que tout autre écrivain, dans le vrai de l'expression. Or il semble encore que cette vérité s'accompagne en lui d'une connaissance, et comme d'une révélation, sacrée. Je vois Perse à l'origine d'une nouvelle littérature, et peut-être d'une nouvelle vie. Bref, on ne saurait examiner avec trop de soin - avec trop de lenteur - l'œuvre de ce futur ancêtre. Je retourne à mes énigmes.

Il me fallait bien, pour en déceler le secret, diviser l'œuvre de Perse en diverses parties, et mon essai en chapitres, correspondant à ces parties. C'est ainsi que j'examinais successivement le genre littéraire dont elle relève - c'était le genre épique ; puis les mœurs[3] dont elle fait montre ; enfin, les éléments mêmes, mots & phrases, qu'elle assemble. Or chacune des études qui s'en suivaient, de premier abord satisfaisante et plausible, n'était pas longue à tourner en erreur et en confusion : l'épopée cessait d'être une épopée, l'éloge tournait au blâme, la métaphore était le contraire d'une métaphore : cette confusion s'aggravait de page en page, jusqu'à imposer à l'œuvre entière, plus loin que genre, mœurs et passions, plus loin même que mots et que phrases, une nouvelle unité inattendue. Voici quel était le sens apparent de cette unité.

L'animation d'une œuvre littéraire tient le plus souvent au jeu des deux éléments contraires, qui s'y combattent : le rêve et l'action, le bien et le mal ; l'inspiration et les mots (qui tantôt la servent et tantôt la ruinent) [Autant de sujets également prêts à perdre leurs qualités naturelles, à revêtir les qualités opposées.]. Or il semblait chez Perse que ces éléments fussent réduits à un seul. Son épopée nous montrait certes des héros, mais c'était des héros sans rêves ni projets, indifférents au succès comme à l'échec : les Pluies, les Neiges, les Vents, les hautes Trombes en voyage. L'inspiration s'y passait de mots et de phrases : "Mon poème, dit Perse, qui ne fut pas écrit." L'éloge n'y laissait pas la moindre place au blâme. "Choses vivantes, ô choses excellentes." Tel, l'aspect apparent et voici quel était l'aspect caché :

C'est que l'élément choisi se trouvait, de façon ou d'autre contenir l'élément refusé. L'éloge n'était pas si décisif qu'il ne parût tenir, entre bien et mal au seul caprice de l'écrivain - et Jouve pouvait écrire, non pas à la légère : "Perse, poète du Malheur essentiel." Ni l'inspiration, si pure qu'elle ne s'associât - quitte à les méconnaître ou à les ignorer - les tropes les plus complexes et les plus subtils. Les neiges mêmes et les pluies avaient une âme : elles venaient laver les vélins, les parchemins et les pierres de la souillure du langage.

Il s'en suit une atmosphère insolite. Perse, qui le reconnaît, s'étonne et semble s'excuser d'être devenu cet homme infesté du songe, "gagné par l'infection divine". Quelle infection ou quel dieu ?

Quel dieu, quelle infection, nous le savons à présent, et qu'infection ou que dieu sont les mots qui nous servent à nommer un monde sans détails ni divisions, où les contraires mêmes ne font qu'un : si l'on préfère, un monde absolu. Et de ce monde, que nous reste-t-il à dire ? Ceci peut-être : c'est qu'indivisible de face, il nous reste la ressource de le provoquer, de le souffrir, en quelque sorte, de l'apercevoir de biais. Telle, la tâche du poète. Telle peut être la tâche de tout homme qui parle et s'exprime, et sait étayer de cette obscurité fondamentale la clarté de sa parole. (Ainsi les maîtres de l'art disent : si tu veux faire le jour dans ton tableau, commence par y mettre des ombres.)

Ici je me demande une chose encore : c'est si tout ce que je viens de dire n'était pas si évident qu'à peine valait-il la peine de le dire. Croyez à toute l'affection de 

Jean Paulhan »

 

 

IV

Le 20 juin 1963

« Chère amie, laissez-moi vous écrire deux mots encore. Dont le premier se placerait avant mes lettres de Mai. Le voici.

De l'énigme qui d'abord nous préoccupait, nous n'avons pas tardé, au cours de nos tentatives, à être la première victime : de vrai, parvenant moins à la connaître (ou seulement à en préciser les termes) que nous ne la souffrions. Loin qu'une première difficulté - soit touchant le genre littéraire, les mœurs ou le langage de Perse - se trouvât par notre analyse dissipée, elle sortait de l'épreuve aggravée et comme enrichie de nouveaux aspects. Pourtant, nous avions mis toutes les chances de notre côté.

Quelles chances ? Eh bien toutes celles que nous offraient la méthode des sciences, les principes de la logique : bref, les règles "faciles et certaines"[4] qui permettent d'atteindre à la connaissance vraie.

La première de ces règles est de ne jamais rien admettre que l'observation ou l'expérience ne me montrent comme évident - quitte à éclairer par le raisonnement les faits bruts que me proposent cette observation, cette expérience à relever leur constance ou leurs variations. Or nous avions ici sur les sciences de la nature un avantage évident. Le physicien, le chimiste ne prennent des corps qu'ils étudient qu'une vue étrangère. Au lieu qu'un vers, une phrase, une image - si accomplis qu'ils soient, et parfaits objets - ne contiennent rien que nous ne puissions comprendre et à notre tour imaginer. Tout ce qui relève de l'esprit est nôtre (ou nous le semble du moins.) Pas un naturaliste ne serait capable d'inventer une simple grenouille, mais il est donné au critique, au simple lecteur de créer une épigramme, un récit, un poème (bon ou mauvais, c'est une autre question).

Quant aux principes qui gouvernent cette méthode…

Les savants et logiciens ne m'en montrent qu'un, à vrai dire, dont les expressions seules diffèrent. Il est tout simple et paraît à première vue naïf, sinon niais. Cependant l'on m'avertit curieusement, tantôt qu'il exprime une vérité trop élevée pour être possédée par nous autrement qu'à titre précaire, tantôt qu'il offre l'intuition par excellence dont notre intelligence soit capable[5], tantôt encore qu'il s'agit d'une perception qui supporte toutes les autres[6], et sans laquelle elles ne seraient pas[7].

C'est tout simplement le principe d'identité : un chat est un chat, un sou est un sou, une montagne est une montagne[8]. Le plus étonnant est que l'on prenne la peine d'exprimer de telles évidences. A qui donc en a-t-on, et qui a dit le contraire ? (Voilà, si l'on veut, une nouvelle énigme.)

Le principe, à vrai dire, n'est pas si simple qu'il ne prête à diverses ententes. Il


 

s'agit, nous dit-on, d'une loi de la raison. Je le veux bien. Mais dois-je entendre loi au sens physique de loi de la nature, ou bien au sens moral de règle à observer ? Les hommes de la métaphysique ni ceux de la logique ne nous apportent là-dessus de grands éclaircissements. Je reviens à mes énigmes.

Chère amie, ici suivent les trois lettres que vous connaissez déjà. (Mais vous

aviez sûrement remarqué qu'il leur manquait, en quelque sorte, une tête.) A demain la fin. J'ai été fâché de vous manquer l'autre jour. Quand je suis arrivé à la revue, vous étiez déjà envolée. »

Jean P.

 

 

            En prolongement de ce difficile débat : matière/esprit, ou corps et âme, peut-être n'est-il pas inutile de rappeler le propos de René Char (Pleiade, o.c., p. 828) :

            « Oui, le subconscient, oui l'inconscient, et leur relativité, mais surtout cette ombre droite venue de nous, non imaginaire, et dont nous ne savons pas de quel être ou de quel objet, à son tour, elle est l'ombre. Quand je dis objet, je dis le minimum. Nous ne savons pas à qui elle appartient, de qui elle continue la course, sinon de quelque chose d'irrévélé, de capital en nous. Parfois on lui donne un nom, l'âme. »

            Et si "le supplément d'âme", que réclamait Bergson, consistait, pour Paulhan, à avoir privilégié un souci d'authenticité du verbe - qui fut toujours le sien -, allant jusqu'à entraîner une attitude de refus, expression d'une souveraine rigueur à l'égard de lui-même ?

            Attitude qui ne facilite pas la lecture de son œuvre. A un spécialiste, René de Solier, elle apparaît comme un "labyrinthe de complexités". C'est dire.

            Dans l'ultime décennie de son activité (1958-68) Paulhan avoue être devenu perplexe à l'égard de son effort de linguiste : "Ici commence, note-t-il, mon désespoir d'écrivain" (o.c. - Tchou, III, 406).

            Désespoir qui devait le conduire du côté des sagesses, disons exotiques : gnose, hermétisme, zen. Toujours, dans l'optique d'un souci de rigueur, tel que l'exprime la page liminaire, datée de 1967, un an avant sa mort, placée, par lui, en tête du tome III dans Œuvres Complètes publiées chez Tchou :

            « Ces vérités, disait Taine, sont littéraires, c'est-à-dire vagues. Et chacun le répète après Taine. Telle est la misère des Lettres que l'on ne cesse à leur propos d'évoquer le mystère que pour parler d'imprécision, de velléités, de vague. Heureux quand on ne fait pas de l'un et l'autre trait étrangement confondus - je dis étrangement, car un mystère peut être précis, et l'imprécision n'est pas nécessairement mystérieuse - l'essence même et la raison de la littérature. Mais qui hésiterait à mener contre une aussi lâche confusion la défense du désespoir ? Je n'y vois rien, pour moi, qui ressemble le moins du monde aux Lettres.

Vagues ou douteuses, non, elles ne le sont point du tout dans leur effet. On peut douter, sur de sages raisons, de la forme de la terre, du déterminisme physique, de la loi de la gravitation. Mais non de la passion de Phèdre, de la blessure du Prince André, de la fumée qui flotte au-dessus des toits d'Ithaque. S'il est au monde une évidence, elle est là et nulle part ailleurs.

Elles ne le sont pas davantage dans leurs moyens. Ni les liens du sens au sens et des mots aux mots, ni ceux-là même de la pensée au langage ne nous sont choses le moins du monde indistinctes. Et je ne vois enfin là qu'un problème, qui se vient ajouter à cent autres, pour le plus grand embarras des critiques : comment se fait-il que les Lettres, et la poésie, nous puissent donner aussi le sentiment du vague et du mystère. Le sentiment et les raisons qui s'ensuivent (non moins risibles, disait Rimbaud, qu'arrogantes). Car il s'agit d'un domaine où le lâche et le faux se font accepter. Ce serait peu : offrent je ne sais quels traits aimables.

Regagner ce terrain à la précision, aux lois, à la rigueur, c'était toute notre tâche. Il faut douter de l'avoir déjà menée à bien, sur d'assez graves raisons. Peut-être faut-il même douter de l'avoir sérieusement entreprise. »

            Il existe une famille d'esprits qui, de Ramon Lull et Maître Eckart, les penseurs de l'extrême du XIVème siècle, à tant d'autres de leurs disciples à travers les âges et jusqu'à aujourd'hui, fascinés par la coïncidence des opposés ou coexistence des extrêmes, notion à laquelle Paulhan n'aura cessé de s'affronter tout au long de sa vie. Débat vital, dont il est lui-même l'enjeu, au terme d'une quête permanente d'identité, qu'il s'agisse de guerre (le Guerrier Appliqué), d'amour (Progrès en amour assez lents), de jeu (Préface touchant le bon usage des tarots) ou de langage (Les Fleurs de Tarbes, Le Don des Langues).

            On ne peut que penser aux tout premiers mots du livre-culte que fut, pour Paulhan, comme pour bien d'autres, le chef-d'œuvre de Breton, Nadia : Qui suis-je ? Le principe de non-exclusion venant offrir une réponse libératrice à cette question fondamentale.


[1] Cf. Des Villes sur trois modes.

[2] Evangile selon Thomas, § 47.

[3] J’entends par mœurs, au sens des grammairiens et rhétoriqueurs, l’ensemble de sentiments et de démarches par lesquelles un auteur gagne la confiance de son lecteur.

[4] Descartes

[5] Aristote

[6] Saint-Thomas

[7] Heidegger

[8] En fait, les logiciens distinguent entre le principe d’identité proprement dit (AA), le principe de contradiction (A n’est pas non-A) et le principe du milieu exclu (si A majuscule est vrai, non-A ne l’est pas).

 

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