Installé au cœur de la forteresse Gallimard, où
il restera inamovible jusqu’à son dernier souffle, Paulhan tiendra
une place privilégiée parmi les "Gastonides". Roger Nimier l’a fort
bien dit dans L’élève d’Aristote : « Le tyran pour lequel
Jean Paulhan a vécu, aura créé sous le nom de "Gastonat", une forme
d’autorité, qui ne s’apparente ni au matriarcat américain, ni au
paternalisme portugais, ni à l’infantilisme français. Les plaisirs
de ce tyran, ce sont les livres… Ministre fidèle, Paulhan, s’y est,
lui aussi, intéressé… Seul, un prince frivole l’aura conduit à lire
tant de romans… »
Et Pierre Assouline, de son côté,
dans sa remarquable biographie de Gaston Gallimard (p. 119), voit
ainsi les rapports entre les deux hommes : « Tout en louant les
qualités de ce collaborateur hors-pair, Gaston Gallimard, plus d’une
fois, marque bien les distances qui le séparent de ce personnage
singulier. Ils n’ont pas d’atomes crochus, sinon la littérature. Ils
se considèrent mutuellement indispensables, sans aucun doute, mais
Gallimard n’éprouve jamais avec lui la complicité qui le lie à
Rivière, Larbaud, Fargue… L’éditeur au flair légendaire ne sent
pas l’homme Paulhan. Il n’apprécie pas beaucoup son humour, se
fatigue de l’entendre dire à tout bout de champ "c’est épatant",
n’admet pas toujours sa désinvolture et sa hauteur d’esprit. Ce
qu’il reproche surtout à Paulhan, en fait, c’est d’illustrer à
merveille sa maxime favorite : "il faut prendre de biais les choses
les plus simples". Pourtant Gaston, en gentilhomme courtois et fin
négociateur, a l’habitude de biaiser hypocritement ; mais les
subtilités de Paulhan lui échappent et il n’aime pas ne pas
comprendre ; cela lui donne le sentiment d’être berné.
Insaisissable, Jean Paulhan l’est
aussi et surtout pour Gaston Gallimard. L’estime et
l’incompréhension dureront une quarantaine d’années.
Une journée dans la vie de Jean
Paulhan se déroule selon un rythme inaltérable. Levé de bonne heure,
il boit la première tasse de café. Beaucoup d’autres suivront. Puis
il attaque sa journée en consultant la liste des lettres à envoyer.
C’est le plus important. De sa belle et singulière écriture de
Meccano, il s’adresse tous les jours à des écrivains, bien sûr, mais
aussi à des imprimeurs, des journalistes, des relations… Et il en
reçoit tout autant. Ce ne sont pas de simples mots de circonstance
griffonnés à la hâte, mais de véritables textes, rédigés
comme tels, avec la même exigence littéraire que pour un livre.
Bien qu’un ou deux jours soient
prévus dans la semaine et des heures réservées à cet effet, un
auteur ambitieux sait qu’il peut entrer à l’improviste dans le
bureau de Paulhan, son manuscrit sous le bras. Il attendra durant un
temps indéterminé dans un inconfortable fauteuil sans ressorts, mais
il sera reçu. »
Revenons à Nimier : « Tout ce qui se
propose en France d’être Rimbaud - les ambassadeurs, les généraux,
les bons jeunes gens - tout ce qui aime la littérature et déteste
les phrases, vient trouver Jean Paulhan. Celui-ci écoute, observe et
déclare sans hésiter : "C’est génial." Puis il entraîne son
interlocuteur dans la pièce voisine et précise : "C’est génial, mais
c’est plat." Ce qui revient à dire que sa critique n’est pas d’un
seul bloc et que s’il déteste peiner inutilement les futurs Rimbaud
et les prochains Victor Hugo, il veut aussi leur apprendre quelque
chose.
Puisque Jean Paulhan est un
personnage inquiétant qui influence, trouble, encourage, désarçonne
(remet en selle), raille, écorche, embaume tant d’écrivains, il
convient de le décrire. Eh bien ! il se montre généralement sous les
traits d’un gentilhomme de forte carrure, amusé, compatissant
("C’est génial"), mais précis ("Malheureusement, c’est plat").
Est-il un ou plusieurs ? On ne le saura jamais. Il y a là un
mystère.
Précisément, c’est un mot qu’il
emploie souvent.
Ce critique ne ressemble pas à ses collègues. Jamais il
ne fulmine, jamais il n’invoque. Il regarde, il lit. Il ne déteste
pas la lecture. Ses premières œuvres, Aytré qui perd l’habitude,
Le Guerrier appliqué, l’Entretien sur des faits divers,
sont des fables. Les Fleurs de Tarbes, Jacob Cow, des
discours sur le bien-parler. De la paille et du grain,
un traité de casuistique. »
(Journées de lecture, I, p. 210)
C’est ainsi, année après année, que
le personnage s’est construit. Années de labor improbus, à
commencer par le labeur de l’inlassable épistolier qu’il fût.
Il appartenait à celle qui sera durant tant d’années sa
plus proche collaboratrice, Dominique Aury, de parler de la
monumentale œuvre de Correspondance, dont elle a su procurer,
en trois tomes, un choix plus que satisfaisant. C’est en ces termes
qu’elle en précise les grandes lignes : « Ainsi de 1917 à 1936 la
littérature - ce sont les grandes années de La Nouvelle Revue
Française. Ainsi de 1937 à 1947 ce qu’il faut bien appeler
une activité publique même lorsqu’elle fut clandestine. Et de 1948 à
1968, avec la composition de la suite et de la conclusion des
Fleurs de Tarbes, une concentration farouche sur l’énigme du
langage, secret poursuivi depuis l’âge de dix-neuf ans. Et sans
doute ni l’activité de directeur de revue ni les difficultés du
combat politique n’ont jamais occulté la recherche spirituelle.
Pourtant c’est un fait que chaque période se définit naturellement
par son accent propre, ou plutôt majeur. Chacune offre la matière
d’un volume. Chacune offre même un titre, qui existait déjà dans
l’œuvre, dans les lettres ou dans le souvenir des propos familiers :
pour 1917-1936 La littérature est une fête. Pour 1937-1947
Traité des jours sombres. Pour 1948-1968 Le Clair et l’Obscur.
Ces trois volumes proposent finalement de l’auteur trois portraits
différents et semblables, d’autant plus fidèles qu’il ne savait pas
qu’il les traçait, d’autant plus vivants qu’ils sont vus de biais
dans un miroir, comme il est de règle pour les portraits de l’auteur
par lui-même - mais ici c’est le lecteur qui tient le miroir, et
fait bouger l’image. »

Bras droit de Jacques Rivière,
responsable de la revue N.R.F., c’est à lui que Paulhan, au mois de
janvier 1921, s’ouvre des difficultés conjugales auxquelles il se
trouve affronté : « Je dois cependant vous dire ce qui se passe pour
moi. Peut-être l’avez-vous en partie deviné, et j’aurais dû
certainement vous en parler plus tôt ; j’y aurais été maladroit.
Je suis décidé à me séparer de ma
femme. Je n’en ai pas de raisons plus graves que l’incertitude ou la
violence qui l’ont fait, dès les premières années de notre mariage,
menacer de me quitter, ou me quitter même, doutant, disait-elle, de
ses sentiments pour moi : mais depuis que nous avons des enfants
s’achevant dans des scènes d’une brutalité pénible. L’obligation où
je me trouve, à peu près, de répondre par des scènes égales, la
ruine de toute la vie (intellectuelle aussi bien) que j’avais
imaginée pour nous, et que je ne désespérais pas jusqu’à maintenant
de former, l’influence qu’ont ces scènes sur mon petit garçon,
l’incertitude enfin d’une vie matérielle sans appui font ma décision
définitive.
Jacques, je ne veux pas ajouter un
souci, ou l’idée même d’un souci, à tous ceux que vous avez déjà.
Seulement, sachez qu’il serait plus grave encore pour moi, à
présent, que votre amitié vînt à me manquer, ou seulement à
s’étonner. »
Les amis les plus proches, durant ces
années 1921-1925, seront, outre Jacques Rivière, Henri Pourrat,
Franz Hellens, ainsi que Francis Ponge. C’est avec Madame Degenhart
cependant, qu’il fait le point, au lendemain de la mort de Rivière,
survenue le 14 février 1925 : « Jacques Rivière, dont je vous avais
parlé, est tombé malade et est mort. Sans doute l’avez-vous su.
D’une fièvre typhoïde mal soignée, que l’on a longtemps prise pour
une grippe infectieuse. Je ne sais si mon amitié pour lui était bien
plus profonde encore que je ne pensais, ou si c’était la place qu’il
tenait pour nous tous, ou bien encore l’effet des soins que je lui
ai donnés dans la dernière semaine de sa vie : cette mort a
bouleversé en moi bien des choses, que je pensais fermes.
J’ai dû aussi devenir rédacteur de
la N.R.F. Voilà ma vie assez changée : bien plus libre dans le
détail, bien moins libre dans l’ensemble, se prêtant bien plus à
être jugée, ce que je n’aime pas. Ni Germaine, ni moi ne savons s’il
faut être contents de cela : plus d’ "heures de travail", mais un
travail que même vos amis pensent avoir le droit de juger. Et
d’ailleurs, très vite, trop d’ennemis, surtout trop d’amis… »
Déjà, dans la revue (n° du 1er
mars 1925), il avait exprimé son désarroi : « Le malheur qui vient
de nous atteindre est le plus affreux, le plus difficile à penser
qui soit. Ceux là même qui l’ont vu se former insensiblement au
cours d’une semaine dont chaque heure leur apportait ou leur
enlevait un espoir, ne le reconnaissent pas tout à fait encore, et
découvrent à sa place de la confusion dans leur esprit.
Jacques Rivière meurt d’une fièvre
typhoïde, à trente-neuf ans. En pleine jeunesse, Jacques Rivière,
autour de qui se composait une légende de sévérité, était d’une
gaîté d’enfant. Ou plutôt, il avait, par explosions, cet
enthousiasme, cette joie sans contrainte, sans souvenirs, dont on
suppose qu’elle est celle des enfants… »
Soutenu par Gide et Schlumberger, Paulhan est,
dans la foulée, nommé rédacteur en chef de la revue, Gallimard
prenant le titre de directeur. Il est bien l’homme de la situation.
De 1925 à 1940, ce sont quinze années qui s’ouvrent devant lui,
riches en crises et en évènements, passionnantes à vivre. Sous sa
responsabilité, on peut dire que c’est une troisième, après celle de
Gide et celle de Rivière, N.R.F., qui prend le départ.
A cette date, c’est ainsi que le voit
Max Jacob dans une lettre à Cocteau, écrite depuis
St-Benoît-sur-Loire, du dimanche 3 mai 1925 :
« Je pensais à Paulhan. - "Je suis
très malheureux ! Votre exquis poème n’a pas su me plaire ?" - A
n’en pas douter Paulhan est un "gars", c’est un gars malade. Il a
raté St-Maixent ou St-Cyr plutôt St-Maixent. En espèce peut-être
Normale Supérieure, décidément plutôt St-Maixent.
J’estime tant cet homme si sensible, si bon, si délicat
que je me sens le droit de le blaguer. Son défaut est d’exposer sa
délicatesse dans une tour qui date de l’esthétisme. C’est un gars
gêné dans ses manches, on souffre de lui comme d’un ami qui ne sort
pas de la misère. Il a tout vaincu excepté sa timidité qui n’existe
pas d’ailleurs. Sa tendresse fait excuser sa gaucherie qui est
peut-être voulue. C’est un homme réfléchi à la manière de Rivière… »
(Correspondance, p. 276)

En marge de son travail de
responsable d’une prestigieuse revue, auquel il va se livrer avec
une passion rigoureuse, jamais démentie, Paulhan compose divers
textes, publiés dans d’autres revues que celle dont il a la charge,
le Disque Vert de son ami belge Franz Hellens, ou Commerce,
revue fondée, durant l’été 1924, par la princesse de Bassiano, sous
le patronage de Valéry, Fargue et Valéry Larbaud. Par dessus tout,
il porte en lui l’œuvre qui deviendra Les Fleurs de Tarbes,
ou la Terreur dans les lettres, publiée en 1941, à
laquelle il ne cesse de réfléchir, comme en témoignent ses notes
personnelles (voir La vie est pleine de choses redoutables,
p. 198-250). A titre d’échantillon, en voici une page : « Me voici
stupide. Exactement, je ne comprends plus ce qu’est un sens.
(N’est-ce pas cette stupidité qu’il faut épuiser d’abord ? - cette
stupidité la plus complète d’où revenir.)
Il serait vain de vouloir justifier
et pousser à bout un moyen d’explication aussi simple. De vrai,
voyons-nous que les partisans de la doctrine des "mots expliqués par
les idées" ne le tentent pas non plus. Il n’est pas de phrase qui,
suivant Brunot, n’exprime une relation - soit relation non logique :
exclusions, additions, et autres ; soit relation logique : causes,
conséquences, fins, oppositions, ainsi de suite. Mais les phrases
les plus simples, et réduites à un mot – "lion", "garçon!", "un
bock, un", "pardon ?" - eh bien, elles expriment encore une relation
que l’on appellera, suivant le cas, de présentation, d’ordre, etc.
Il n’est pas de phrase qui ne corresponde à une idée, et c’est à
partir de ces "idées" que l’on peut classer, grouper, comparer entre
elles les phrases.
Que sont cependant, par rapport à ces
idées, les mots dont on parlait tout à l’heure - mots dont une des
faces aussi est idée. Oui, mais ce n’est pas en tant qu’idées qu’ils
servent ici ; c’est en tant qu’expressions de l’idée centrale, une ;
en tant qu’ils sont la forme que prend, en tel cas donné, cette
idée, et les matériaux dont elle use, qu’elle compose, associe,
élève.
Que conclure : mot & idée sont
une distinction fonctionnelle - non d’observation, ou de nature - ou
ne pas encore conclure. Je pensais bien que ça n’irait pas. » (p.
203)
Volontiers, il se serait vu, lui
aussi, en dompteur d’Animots, si du moins il est permis de risquer
un tel à-peu-près ?
Dans les années 30, Paulhan créa au
sommaire de la revue des sections nouvelles, chaque numéro comptant,
à partir d’octobre 1930, cent-soixante pages : la Chronique des
romans, tenue par Marcel Arland ; la Revue des livres ; la rubrique
« Scholies » ; dévolue à Julien Benda ; surtout, à partir de 1933,
l’Air Du Mois, qui permettra à la revue d’offrir à ses lecteurs,
selon une formule souple, une suite de variations, d’échos, de
textes d’humeur et d’humour, exercices où excelleront, en
particulier, Audiberti, Cingria, Vialatte, Henri Calet, pour ne
citer qu’eux.
C’est en 1927 que fait son apparition un chroniqueur
nouveau, qui signe Jean Guérin, et qui n’est autre que Paulhan
lui-même. Déjà, dès janvier 1921, on avait pu lire, signé J.P., en
cinq lignes, un propos qui était avant la lettre, de saveur "guérinienne" :
« Je suis prêt, si l’on y tient, à
comparer Chesterton à une tortue ou à un rhinocéros ; mais à un
papillon ivre de soleil, pourquoi ? M. de Tonquédec (théologien
jésuite, rappelons-le) a pris grand mal à poursuivre une pensée,
dont le vol, dit-il, est bizarre. Que ne l’abandonnait-il ? Il était
cruel de livrer Chesterton à l’auteur d’une preuve facile de
l’existence de Dieu. » (n° du 1er janvier 1921, p. 124)
On a déjà là le ton qui sera celui
des billets signés Jean Guérin, permettant aux lecteurs attentifs de
goûter au plaisir d’un style rare. Ainsi, pour n’alléguer qu’un
exemple, la recension - 1er décembre 1930 - du roman de
Mac Orlan, La tradition de minuit :
« A l’instant même où l’on découvre
le corps de Noël-le-Caïd, un appel mystérieux réunit dans la maison
du crime plusieurs individus bizarres : une petite chanteuse fripée,
un quadragénaire à tête de rat blond, un ouvrier salivard et
rougeaud, un journaliste à blair d’ornithorynque. Il ne reste plus
qu’à découvrir l’assassin parmi ces personnages louches.
Mac Orlan s’y emploie avec mauvaise
volonté. Dès la centième page, la chanteuse épouse le rat blond et
l’on oublie l’assassinat. Mais l’on n’oublie pas l’étrange
atmosphère de demi-jour, de lumière froide. Que Mac Orlan peut bien
introduire demain dans la métaphysique ou l’astronomie, comme il
l’introduit aujourd’hui dans le roman policier. » Jean Guérin.
Ici apparaît, chez Paulhan, un
certain goût, pour ne pas dire un goût certain, pour le fait-divers.
Tel qu’il s’exprime dans l’article consacré par lui à Félix Fénéon
dans le n° 26 de la revue Confluences (novembre 1943) "F.F. ou le
critique" :
« Les faits-divers sont par nature
absurdes. Ils posent des questions confuses, et n’y répondent pas.
Le plus banal d’entre eux tolère cent explications, dont aucune
n’est probable. Ils éveillent en nous des sentiments faibles, et
d’ailleurs mélangés. Ils sont imprévisibles, et tel amiral, qui a
vécu comme un Jocrisse, se fait tuer comme un César. Avec toute
l’apparence d’une farce médiocre, ils se permettent en général de
mal finir ; nous apprenons l’existence de M. Dupont le jour où ce
Monsieur tombe d’un train en marche ou se laisse tuer par sa femme.
Voilà l’événement le moins intéressant qui se soit passé dans la vie
de M. Dupont. Car on meurt au petit malheur, mais il est difficile
de vivre. Enfin, les faits-divers n’arrêtent pas de trahir les
romans, dont trop visiblement ils s’inspirent. Si la nature finit
toujours, comme l’on dit, par ressembler à l’art, il faut avouer
qu’elle lui ressemble mal. Et l’on me dira qu’il n’en va pas
autrement de l’histoire. Certes oui. C’est même pourquoi il est
facile de faire de l’histoire ; la première brute venue y suffit.
Mais il n’est pas facile aux historiens de l’écrire ; et l’on a
raison de les honorer, même quand ils sont, comme il arrive, un peu
ennuyeux. » (p. 562)
Le cadre des billets "guériniens"
ménagera à Paulhan la possibilité de prendre parti vis-à-vis des
faits-divers, non plus seulement romanesques, mais de l’actualité la
plus brûlante, comme l’affaire Stavisky, en février 1934 : « Panama
avait un prétexte. Stavisky n’en a pas. C’est le scandale pur, et
qui semble fait pour donner raison - à qui ? A Karl Marx, à Hitler,
et à Charles Maurras à la fois. C’est la maigre chance de la
République… (mais) le plus grave scandale est dans la négligence,
l’amollissement, le laisser-aller universels. Les violents jettent
aujourd’hui feu et flamme pour obtenir quelques têtes de coupables.
Faut-il même souhaiter qu’ils les obtiennent ? Ne s’endormiront-ils
pas dans l’illusion que tout est rentré dans l’ordre ? »
Il y aura beaucoup de commentaires de cette sorte et,
nombreux, non-signés, au fur et à mesure des évènements politiques,
dramatiques, des années précédant la guerre de 39-40, qui, de toute
évidence, sont de la plume de Paulhan, groupés sous le titre
Evènements ; au fur et à mesure de la montée des périls, le
fait-divers devient de plus en plus significatif, exemple : « Munich
- sept. 1937. A la suite de l’exposition de l’art dégénéré,
M. Goering procède à l’épuration des collections publiques et
privées. Premières victimes : Chagall, Picasso, Matisse. Vlaminck
est permis. »

Claire Paulhan résume en ces termes
l’activité intense des deux années 37-38 dans La vie est pleine
de choses redoutables :
« En 1937, Drieu La Rochelle est
admis au sein du "petit comité" de la N.R.F., dont par
ailleurs les "matinées" commencent à se mettre en place. Jean
Paulhan fait allouer un "secours d’urgence" de la Caisse des Lettres
à Antonin Artaud, il met de l’ordre dans les archives laissées par
Albert Thibaudet - qui vient de mourir et l’a nommé exécuteur
testamentaire -, il organise pour Mesures un concours de
"pièces en un acte" qui draine plus de deux cents manuscrits, il
donne un Commentaire au Traité de rhétorique de Brunetto Latini
pour le numéro 15 de Mesures, un article de critique
polémique dans la N.R.F. et, enfin, comme tout un chacun, il
va voir l’Exposition universelle.
En 1938, Jean Paulhan est l’un des
animateurs avec Guillaume de Tarde, Detoeuf et Denis de Rougemont,
du bimensuel Les Nouveaux Cahiers, auxquels il reprochera
rapidement la teneur d’une rubrique intitulée "Le Pouvoir des mots".
Il publie quatre textes dans Mesures : La Rhétorique
renaît de ses cendres, La Demoiselle aux miroirs, Le
Secret de la critique et Eléments. Au début du mois de
mars 1938, il envoie aux abonnés de la N.R.F. une autre
circulaire : "A quoi tient un aussi parfait échec ? Après un an et
demi de Front populaire, il est évident que nous avons échoué, mais
que nous avons obtenu sur tous les points le contraire exactement de
ce que nous cherchions." Il n’osera pas en publier les réponses, de
peur, semble-t-il, de trop servir la droite. A la fin de ce même
mois, il envoie encore une lettre circulaire : "Jamais on n’a
reproché à la N.R.F. d’être glaciale, et morne, avec plus de
violence que depuis quelques semaines. Qu’en pensez-vous ?" et
publie quelque temps après le Manifeste du Collège de Sociologie.
En août, il est nommé, dans la même promotion que François Mauriac,
officier de la Légion d’honneur. En décembre, à la suite des accords
de Munich, il publie les premiers de ses textes politiques liés à la
Seconde Guerre mondiale : Il ne faut pas compter sur nous et
Manques de franchise. » (p. 255)
Textes politiques qui vont trouver leur point
d’aboutissement dans l’article de tête du numéro de la revue du 1er
octobre 1939, qui se présente comme un manifeste dont la teneur
rayonnera sur les sept années noires, 1939-1945, dans lesquelles va
être plongé le pays. De cet article majeur voici le texte intégral :
RETOUR SUR DIX-NEUF CENT QUATORZE
« Je me revois, le trois août
quatorze, boulevard Sébastopol, devant le magasin allemand de la
Salamandre, que l’on commençait à piller. Par terre, il y avait déjà
quelques belles paires de souliers, dont une me faisait envie. De
jeunes civils agitaient un drapeau en chantant. Moi, j’étais zouave,
orné d’une jupe-culotte qui m’eût permis à la rigueur de sauter
par-dessus un tabouret, pas plus haut. Des garçons criaient (on l’a
souvent dit) : "A Berlin !". Mais la veille, au débouché des
faubourgs, j’avais entendu : "Vive l’Allemagne !". Quelle
confusion ! L’on entrait dans une sorte de mythe, et nous étions
tous curieux. Un peu fiers aussi : il est trop naturel de trouver
ses maîtres ennuyeux, ou sots. Enfin, nous allions les dépasser.
Nous allions voir ce qu’ils n’avaient pas prévu. Tout était assez
bien fait pour bouleverser le monde.
Je n’ai pas emporté de souliers,
malgré l’envie. Trois mois plus tard, dans les tranchées, je portais
encore la jupe rouge.
Ceux qui partent aujourd’hui, comme
ils sont plus sages - et, je pense, plus sagement dirigés. Plus
fins, plus justes sans doute. Silencieux : sans cris ni curiosité.
Sans pillages. Sans trop de surprise. "Cela seul est clair, dit
l’un : la tristesse de ceux que l’on quitte." Et l’autre : "Il me
semble attendre des sentiments, qui me viendront plus tard." Un
troisième : "J’ai fait jusqu’ici ce que je peux. Je vais tâcher de
faire, dès demain, ce que je dois."
Où sont-ils, nous ne le savons déjà plus. Qu’ils vivent
tous. Que vive notre pays.

Plus sages, soit. Mais d’une étrange
sagesse, faite de vide et d’oubli. D’ignorance, de recommencement.
Car les maîtres, après la guerre, se sont rattrapés. Jamais
combattants n’ont été moins renseignés, moins enseignés. L’on a dit
"guerre introuvable" de cette guerre-ci qui cherche encore ses
champs de bataille et paraît tâtonner. Mas les pensées, plus
introuvables encore que les champs.
Jamais les Partis - ces partis qu’une démocratie
prévoyante place comme intermédiaires entre la vérité et nous -
jamais les Partis n’ont été mieux déroutés, ou plus faux. L’un
s’avoue stupéfait, comme d’un tremblement de terre. Le second
recherche gravement si la guerre ne serait pas, malgré l’apparence,
une forme de la paix. Si le dernier semble le moins étonné, c’est
qu’il n’a jamais eu d’idées et prend les choses comme elles
viennent.
La langue même leur fait défaut, et toute science. Qui
oserait tenir encore qu'Hitler est une invention de la finance
internationale ? Que Chamberlain n'est qu'un agent de la Cité ? Il
semblait par-dessus tout que l'Europe entière et le monde fussent
partagés en deux blocs hostiles : mais voici que le grand chef du
fascisme et le maître de l'anti-fascisme se tiennent embrassés.
A peine voudrait-on penser encore que toute démocratie
est pacifique. - Mais Hitler est le président élu d'une démocratie.
Qu'il y a Hitler d'un côté, et les Allemands de l'autre. - Mais aux
Allemands du moins Hitler n'a jamais menti. Il a été élu sur le
programme qu'il applique. Ne me parlez plus change ou capitaux,
économie, lutte de classes, comme un traité politique. Il s'agit
d'avidité, de fureur, de mensonge, comme dans un roman. D'angoisse,
d'alliés, de patrie, comme dans une chanson.

Peut-être nous faudra-t-il du temps
pour réapprendre la France. Je prie seulement que l'on nous donne ce
temps, que l'on ne nous prive d'aucune raison (fût-elle évidente ou
grossière). Que l'on ne nous cache, comme en 1914, ni les noms des
héros, ni le détail des victoires. Que l'on ne nous empêche pas de
penser la guerre, si l'on nous a mal appris à la prévoir. Que
l'on ne tienne rien pour sacré - fût-ce une loi, une institution -
qui ne puisse être à partir d'elle reconsidéré. Que l'on voie enfin
dans les guerriers des hommes réels, non des mythes.
Je ne sais quelle arsouille de
Lettres écrivait, en 1922, qu'on "en avait plein le dos, des anciens
combattants". Bien sûr. Mais il faut dire toute la vérité. Si les
anciens combattants ont fait suer le joli monde d'après-guerre,
c'est qu'ils n'avaient rien reçu ; c'est qu'ils étaient pauvres,
avec leurs exigences incertaines de mendiants, dans un monde
enrichi. Et ce n'est pas pour rien que nous sommes en Démocratie
capitaliste. Certes, depuis que la Révolution a inventé la levée en
masse, et le service obligatoire, les compliments n'ont pas manqué
aux soldats. Ils ont du génie, c'est entendu. Et de la patience, et
de la grandeur. Et même on voudrait bien être à leur place. Et tout
particulièrement à la place des morts. Hugo le leur a dit, et
Claudel. En passant par Béranger, et par le pauvre Péguy. Jamais le
guerrier ne s'est vu à tel point révéré, flatté, adoré.
Jamais il n'a été si mal récompensé. Les revues qui
payent les romans, non les poèmes, expliquent en général aux poètes
que "c'est trop beau pour être évalué en argent", que ce serait les
diminuer, ainsi de suite. Je suppose que les poètes protestent
(silencieusement). Je suppose que les combattants vont protester (ou
nous du moins à leur place). A la question : "Pourquoi te bats-tu
?", faites que chacun d'eux puisse répondre : "C'est pour être un
jour heureux et honoré." Ou craignez que retombent sur vous votre
suffisance, vos erreurs et les nôtres. Prenez garde que cette
sagesse, dont vous les louez, les fait plus lucides, et plus
inflexibles. Je regrette, tout compte fait, de n'avoir pas emporté
les souliers de la Salamandre. »
Jean Paulhan
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