A la question que je lui pose, abrupte :
Jean Paulhan, qui êtes-vous ? Il pourrait, me semble-t-il,
répondre : un protestant nîmois, né le 2 décembre 1884, installé
définitivement à Paris, après une expérience malgache et avoir fait
la Grande Guerre. Tôt devenu conseiller auprès de l’éditeur Gaston
Gallimard, je fus dès les Années folles responsable de la Nouvelle
Revue Française.
Entré en Résistance sous l’occupation
allemande dès la première heure, Paulhan se vit confier le
redémarrage, en 1953, de la Nouvelle N.R.F., dont il devait
garder la responsabilité jusqu’à sa mort survenue le 10 octobre
1968, l’Académie Française l’ayant élu en 1963, au sixième fauteuil,
celui précédemment occupé par Pierre Benoit (prise de séance, le 27
février 1964 - reçu par Maître Maurice Garçon).
Tel est, schématique, le profil
qu’offre le parcours de celui que l’opinion publique, très vite,
tint pour "l’éminence grise des lettres françaises", tandis que
d’autres prisaient surtout chez lui le côté préposé au rayon des
"farces et attrapes"…
Bi-frons
serait trop peu dire, tant Paulhan fut multiple : le chercheur d’or,
le coupeur de cheveux de chauve, dixit Georges Perros,
l’énigmatique, le subversif, la huitième merveille du monde. Que
d’hommes, en un seul ? A se demander s’il existe ? Oui, d’accord,
mais c’est aussi un fait, un être de fascination.
En témoigne la prodigieuse
Correspondance, qui n’en finit pas, pour notre bonheur, de nous
révéler ses richesses, volume après volume : avec Guillaume de
Tarde, Gide, Suarès, Ungaretti, Monique de Saint-Hélier, Audiberti,
Caillois, Etiemble, Ponge, Guémenno, Claudel, Arland, Leiris,
Adrienne Monnier, Dubuffet, Belaval, Vialatte… Tâche d’édition
confiée aux soins d’une "Société des lecteurs et fidèles amis", qui,
année après année, publie de précieux cahiers, plus
d’une douzaine à ce jour (2006), sans oublier les Colloques
de Cerisy-la-Salle, en 1973 : "Jean Paulhan, le souterrain", et
celui de 1998 : "Jean Paulhan, le clair et
l’obscur". Aux éditions Gallimard, enfin, dans la
collection Blanche, est annoncée, en sept volumes, la publication
des "Œuvres Complètes", déjà procurée par Claude Tchou, en cinq
volumes (1966-1970).
Si on ne lit pas Paulhan, si on ne le connaît
pas, on se trouve sans aucune excuse, tant les chemins qui mènent à
son œuvre, à sa personne, se présentent multiples et variés.
Seulement, se connaissait-il, lui-même ? Là, demeure la question,
que nous lui posons, à lui, qui a tant écrit : « Et on n’écrit pas,
disait-il, pour être élégant ou spirituel. On n’écrit pas pour avoir
des raisons. Ni même pour avoir raison ; ni pour donner un aspect
plausible à des thèses évidemment fausses. On écrit pour savoir la
vérité, et la garder quand on l’a sue. On écrit pour être sauvé. »
S’il est vrai, par ailleurs, que tout
écrivain de race, se trouve appelé à cette vocation pour rejoindre
son enfance, - ce que je pense avec Jean-Claude Pirotte - alors
« écrire, c’est, au bout du compte, tenter à tout prix les
retrouvailles avec l’enfance. Raconter à l’enfant des histoires, la
sienne, la nôtre, et trembler de ne les décliner jamais assez
vraies, assez fidèlement enfantines et musicales.
Comme on décline une identité presque
biblique, avec l’angoisse de la sentir sans arrêt mise en doute,
contestée, transgressée même. Où donc perche notre identité ? » (Plis
perdus, p. 110).
Claire Paulhan,
en publiant de manière exemplaire chez Seghers (collect. Pour
Mémoire) des textes autobiographiques, qui, jusqu’en 1989, étaient
demeurés inédits, nous a livré, sous le titre La vie est pleine
de choses redoutables, les pages d’un "journal intime", qui
couvre les dix années de formation de Paulhan (1904-1914), entre ses
vingt et trente ans. Elle introduit le corpus en ces termes :
« En juin 1904, Jean Paulhan a dix-neuf ans. Né à Nîmes le 2
décembre 1884, au sein d’une famille protestante, il est le fils
unique de Frédéric et de Jeanne, née Thérond, protestante libérale.
Son père, qui fut bibliothécaire puis conservateur de la
bibliothèque de Nîmes, est un libre penseur et un franc-maçon.
Auteur de nombreux ouvrages théoriques, collaborateur de La Revue
Philosophique, il était, au début de ce siècle, considéré comme
l’un des fondateurs de la nouvelle école de psychologie
scientifique. Mais il dut renoncer à toute carrière universitaire
car il avait tendance à bégayer…
Jusqu’à l’âge de douze ans, Jean
Paulhan vit heureux dans la région nîmoise ou cévenole : il va
passer le dimanche au mazet, herboriser dans le bois des Espeisses,
explorer la garrigue, regarder les parties de boules, se promener au
jardin de La Fontaine, écouter les « sornettes » de son grand-père
qui avait, par convenance personnelle, quitté sa quincaillerie vers
l’âge de quarante ans… Mais en 1891-1892, à la suite de difficultés
politiques avec l’administration et les nouveaux édiles qui
contestent âprement sa promotion au sein de la bibliothèque,
Frédéric Paulhan décide, après quelques voyages vers la capitale, de
se préparer à quitter Nîmes.
En 1896, il s’installe, avec sa femme
Jeanne, sa sœur Suzanne et son fils Jean, dans une grande maison, La
Madeleine, louée à Lozère, près de Juvisy en Seine-et-Oise. Au
milieu des champs, à quelques kilomètres de la ligne de la gare
d’Orsay, Frédéric Paulhan se consacre à son œuvre de philosophe,
prend parti pour Dreyfus, pendant que Jeanne, qui a le goût de
l’entreprise, commence avec l’aide de Tante Suzanne, royaliste
convaincue, un élevage de poulets rapidement décimés par une
épidémie. Jean fait ses classes de rhétorique et de philosophie au
lycée Louis-le-Grand de Paris, où malgré deux années interrompues
par la maladie, on le tient pour un « élève fort bien doué mais qui
manque encore de maturité et de sérieux » : « réussira, note le chef
de l’établissement, s’il se règle et se surveille ».
Quelques années plus tard, ils
emménagent rue Saint-Jacques, à Paris : Jeanne Paulhan décide alors,
pour faire vivre les siens, de fonder une pension de famille, que
son fils appelle ironiquement « la Ménagerie ». Les pensionnaires de
Jeanne Paulhan, dont beaucoup sont protestants, comptent également
dans leurs rangs quelques jeunes filles russes… »
Parmi ces dernières, une certaine
Ida, dont Paulhan a tenu à nous parler dans un fragment intitulé
Anarchie, que l’on trouve au tome IV de l’o.c.- Tchou, p. 452 : « …
Ida était donc repartie pour son pays, en promettant d’écrire. C’est
une sorte de promesse qu’elle ne tenait jamais. Moi, je continuais à
voir ses amies ; et, parmi elles, deux sœurs dont l’une, Elise, me
donnait l’impression d’être bien plus vieille que nous ; en tout
cas, d’avoir déjà glissé dans un autre monde. Elle était plus ou
moins journaliste, elle passait pour avoir un amant (que je n’ai
jamais vu), elle avait une figure qui me paraissait laide, et trop
carrée en tout cas. Je pense qu’elle se moquait volontiers de moi.
Il lui arrivait de me dire : « Je vous ai bien observé : dans la
rue, vous cognez les gens exprès pour leur demander ensuite pardon,
de votre voix la plus douce. Voilà un ami, comme je n’aimerais pas
en avoir. » Elle se moquait de ma politesse : « Je vais vous donner
des cerises. C’est à la condition que vous me disiez merci une seule
fois. Pas pour chaque cerise. » Un jour que nous étions ensemble
dans le métro, elle me dit : « C’est insupportable, une femme ne
peut pas faire deux pas à Paris sans être pincée. » Je songeai plus
tard que peut-être elle m’invitait ainsi à agir, contre qui ? Je
répondis bêtement par des généralités sur les Parisiens, et elle me
dit : « C’est vrai, je vous dis ça à vous… ». Le sens était : « …
qui n’y entendez rien. ». A sa sœur, elle disait plus carrément :
« Mais enfin, être vierge à ton âge, on n’a pas idée. Le Bon Dieu
sera bien surpris s’il te voit arriver comme ça dans le Paradis. –
Il s’y occupera lui-même », répondait Rosa. Avec Rosa, nous étions
grands camarades.
Souvent, nous passions l’après-midi
ensemble dans la petite chambre qu’elle avait louée, rue Fustel.
Elle m’avait d’abord demandé des leçons de français qui nous
ennuyèrent très vite. Puis elle me donna des leçons de chant, et moi
à elle des leçons de boxe. Mais nous nous aperçûmes très vite que
j’avais la voix fausse, plus vite encore que les coups lui faisaient
mal. Rosa, seule de ses amis, n’était pas politique, et n’était
venue à Paris que pour apprendre à chanter. D’ailleurs, son
professeur aussi était russe et, à ses moments perdus, médecin. Je
renonçai de mon côté à apprendre la boxe, malgré mes premiers
espoirs. C’était pour la même raison que Rosa.
Il y avait entre nous une grande
tendresse. D’amour, nous n’avons jamais parlé. Le mot le plus doux
qu’elle me dit était « Tête », quand je la mettais sur mes genoux ;
et puis à propos de n’importe quoi. Mais nous nous embrassions
longuement, au moment de nous séparer. Un soir que nous avions dîné
ensemble, elle me demanda de rester. Donc, nous nous couchâmes tous
deux dans son petit lit. Je n’ai pas besoin de dire que Dieu aurait
eu avec moi la même surprise qu’avec elle. Tout se passa très vite,
avec une certitude et même une brusquerie où je ne me reconnus pas.
Et je ne sais comment nous nous trouvâmes - ce fut sans doute par ma
hâte ou ma maladresse - tous deux un peu ensanglantés. Quand je me
levai un peu plus tard et allai jusque sur notre balcon chercher la
carafe d’eau, je laissai tomber par terre quelques gouttes de sang.
Puis je me recouchai. Rosa avait déjà changé le drap.
Je crois que sur le moment nous
n’avons rien trouvé à nous dire. Mais nous nous sommes endormis, en
nous serrant dans nos bras. Le lendemain, je partis au petit matin
sans la réveiller – ou peut-être faisait-elle seulement semblant de
dormir… »

En définitive, ce ne sera pas Ida l’élue de son
cœur, mas une autre slave, Sala, originaire de Lodz en Pologne, qui,
le 6 juin 1911 deviendra sa femme, la mère de leur fils Pierre, né
le 17 août 1913.
De Comiac, le mas cévenol, sis à Logrian, à deux
pas du château de Florian, des grands-parents Thérond, où Paulhan
est venu toujours séjourner au temps des vacances, il adresse à Sala
des lettres datées du printemps 1905 et juillet de la même année.
Dans ce cadre agreste, il s’épanouit : « Hier
soir, lui écrit-il, je suis sorti sur la route. Il y avait tous les
insectes qui chantaient et le ciel si doux, et les montagnes
transparentes, et les vignes qui s’étendaient, un peu frêles et
gracieuses. C’était si beau, si beau. »
Là, il rencontre la voisine, l’impayable Madame
Périer, avec ses pensées et réflexions sur Dieu, le monde, l’homme
et quelques autres sujets, comme le Cantique des Cantiques,
avec cette conclusion : « Tout de même, il y a beaucoup de choses
que je ne comprends pas dans la vie…». Eh oui, Madame Périer, la vie
est pleine de choses redoutables.
Des lettres à Sala se dégage un incontestable
pouvoir de séduction : « Amie, pourquoi n’êtes-vous pas ici ? Ce
serait si doux. Nous aurions des rêves qui grandiraient, maintenant
comme l’ombre des arbres, sous la lumière qui a la couleur de
l’herbe pâle. Puis il y a un vieux moulin accoudé qui regarde la
rivière. Et l’herbe est devenue toute blonde. De tout petits chemins
d’herbes se perdent et tournent en rond. Des herbes qui sentent le
miel. C’est si doux et si beau. »
Rentré à Paris, les notations du carnet intime ne
manquent pas, elles non plus,
de charme : dans un café vert de Meudon où il
attend Sala, Paulhan parle doucement à la petite bonne, qui est très
laide "et ça a dû lui faire plaisir parce qu’elle n’y est pas
habituée."
Les demoiselles de l’Est regagnent
toutes leurs pénates respectives : Sala, en Pologne, où elle
s’occupe de sa mère agonisante ; quant à la pauvre Ida, poursuivie
par la police tsariste, condamnée pour menées anarchistes, elle
finira tristement sa vie, pendue, dans une prison sibérienne.
De son côté, Paulhan, qui est
licencié ès-lettres et philosophie, doit, à l’automne 1905,
accomplir son service militaire. Incorporé, le 8 octobre, toute une
année va s’écouler, pour lui, à l’armée, où il sera nommé caporal le
25 mars 1906 et promu sergent le 18 septembre.
Démobilisé, le jeune universitaire
reprendra ses études, mais pour échouer, en juillet 1907, au
concours d’agrégation, en même temps que la Revue Philosophique
publie un article de lui : "L’imitation dans l’idée du moi". Se pose
alors la question de son avenir immédiat, quand, subitement, il se
voit offert, par le gouverneur général de Madagascar, un poste de
professeur de lettres au collège européen de Tananarive, proposition
aussitôt acceptée. Le 10 décembre 1907, Paulhan embarque à
Marseille, sur l’Oxus, à destination de Madagascar où il va
vivre trois ans durant, touchant à nouveau le port de Marseille, au
retour, le 10 décembre 1910.
Au moment de quitter le sol natal,
peut-être emporte-t-il au plus profond de lui la nostalgie des
séjours passés dans les Cévennes, à Comiac, auprès de ses
grands-parents Therond, ainsi qu’il le confiera, 40 ans plus tard, à
Marcel Jouhandeau, dans une lettre du 21 août 1947 (Choix de
Lettres, t. III, p. 53) : « La chaleur s’est bien enfuie.
(Imagine que cette extrême chaleur au dehors, ce froid du chalet,
les montagnes, je ne sais quel air m’avaient fait retrouver un
sentiment d’extraordinaire ivresse que j’avais une fois éprouvé dans
des vacances en Cévennes, vers dix ans, et puis jamais retrouvé. Je
m’en étais, vers sept, huit ans, beaucoup inquiété. Je me demandais
pourquoi venu, pourquoi reparti. Mais je l’ai reconnu du premier
coup. Personne ne vieillit. Au contraire il était plus vif, je
pense). »
Les trois années passées sous le ciel
malgache vont marquer fortement et durablement le nouveau professeur
de lettres. « C’est là, écrit Claire Paulhan, qu’il passera tout
doucement, et tout seul, de l’adolescence rêveuse à l’âge adulte.
C’est là que sa sensibilité aux formes et aux fonctions du langage
va s’aiguiser au contact d’une longue étrange, expression d’une
morale paradoxale : ainsi, Jean Paulhan, qui vit avec une famille
malgache et a pris une maîtresse indigène, se met à colliger, auprès
des anciens habitants de la Grande Île, les "hain-teny" ou
"proverbes de dispute". C’est aussi à partir de Madagascar que ce
goût autobiographique qu’il avait manifesté jusqu’ici dans son
journal va se communiquer à sa correspondance et à de courts récits
de vie quotidienne… »
(La vie est pleine de choses redoutables,
p. 137)

Les tableautins abondent aux pages du
journal de ces années malgaches, bucoliques à souhait.
Un seul exemple :
« C’est un village de terre rouge, en haut d’une
colline. Au temps de la guerre civile, il était entouré d’un fossé
profond. Maintenant le fossé est à demi comblé et il y pousse des
grenadiers et des manguiers. De petits cochons noirs s’y promènent.
Des bœufs énormes que l’on engraisse dans des
fosses se lèvent lourdement quand nous passons et nous menacent de
leurs cornes. Ils vivent six mois dans la fosse au soleil et à la
pluie. Et tous les matins les paysans leur jettent des tas d’herbe
fraîche.
Il n’y a pas d’hommes dans les sentiers du
village. Tous sont assis sur la place, entre le temple et la maison
de Rabe. Ils sont assis le long des murs, graves, enveloppés de leur
manteau blanc. Et de l’autre côté ce sont les femmes. Elles ont
leurs plus beaux lambas. Elles ont porté leurs enfants qui se
tiennent sages, jouent avec la poussière et ne disent rien. »
Mêlé aux paysans, le jeune français apprend leur
langue, directement, à l’usage, s’interdisant de recourir, tout au
moins durant la première année, à la lecture et à l’écriture. Ce
n’est que vers la fin de son séjour, en octobre 1910, qu’il passera
son brevet de langue malgache, dont on sait à quel point elle est
complexe et riche. Il venait d’être élu membre de l’Académie
malgache, au sein de laquelle il avait prononcé des communications
ayant trait à la langue et aux proverbes.
A Paris, Sala, revenu de sa Pologne natale, ayant
obtenu de l’un de ses oncles, Paul Boyer, directeur de l’Ecole des
langues orientales, que soit attribuée à son futur époux une chaire
d’enseignement, celui-ci dès les premiers jours de 1911 commençait
ses cours, pour peu de temps.
« Le 6 juin 1911, à vingt-six ans, il se marie
avec Sala Prusak et s’installe dans le quartier du parc Montsouris.
Au cours de l’été, alors que les jeunes mariés sont en voyage de
noces en Suisse où ils retrouvent les deux sœurs de Sala et son père
qui est venu de Pologne, Jean Paulhan, déjà affaibli par une
furonculose, apprend qu'il n'est plus professeur : M. Durand, qui
était le véritable titulaire du poste, probablement en congé de
maladie, a estimé que Jean Paulhan avait été nommé à son détriment
par Paul Boyer ; il a donc fait un recours au Conseil d’Etat et
vient d’obtenir gain de cause… La situation est critique. Déprimé,
Jean Paulhan s’isole, va prendre les eaux à Ragaz et projette de
postuler pour un cours libre à l’Ecole des langues orientales (qu’il
n’obtiendra pas). Puis Sala et lui séjournent à Comiac, chez les
grands-parents Thérond.
Jean Paulhan, à qui sa belle-famille continue
d’envoyer régulièrement des subsides, décide donc de donner des
cours particuliers, tout en accentuant sa collaboration au
Spectateur, de livrer des articles au Journal asiatique,
à La Revue hebdomadaire, et de rependre ses études :
il dépose à la Sorbonne, en janvier 1912, deux sujets de thèse de
doctorat : Sémantique du proverbe, essai sur les variations
des proverbes malgaches, sous la direction de Lucien Lévy-Bruhl, et
Essai d’une classification linguistique des phrases proverbiales
malgaches, sous la direction du linguiste Antoine Meillet.
En novembre, après un court séjour dans le Midi
pour assister à l’enterrement d’Auguste Thérond et à la vente du
domaine de Comiac, Sala et Jean Paulhan partent s’installer à
Alger : on invoque ces travaux de thèse qu’il lui faut avancer et
les bronches fragiles de la jeune femme qui prend son service à
l’hôpital d’Alger. Peut-être ont-ils également besoin, l’un et
l’autre, de s’éloigner quelque temps d’une famille - d’une mère
surtout - qui s’inquiète fort d’un si mauvais départ dans la vie.
Mais, comme l’on sait encore que Jean Paulhan avait demandé à son
ami Guillaume de Tarde, peu de temps auparavant, de « couvrir »
l’une de ses absences de Paris, l’on peut supposer aussi que Jean
Paulhan, pour de secrètes raisons liées à quelque activité
anarchiste, ait eu besoin alors de se faire un peu oublier… »
(Claire Paulhan, La vie est pleine de choses
redoutables, p. 156)

Ce furent pour le couple Paulhan les
années algéroises, qui virent la naissance, le 17 août 1913, de leur
premier-né Pierre, baptisé tôt après, auquel les parents
consacreront un Livre de Bébé, paru chez Grasset, suite de
textes savoureux, repris par Claire Paulhan quant à l’ essentiel, et
prolongés jusqu’à fin 1916.
Le bébé compte un an d’âge quand
éclata l’actus tragicus des quatre longues années de Guerre.
Paulhan, mobilisé dans un régiment de zouaves, est aussitôt engagé
sur le front, où il est blessé le 25 décembre 14, "alors qu’il
montrait le plus grand courage en menant sa section à l’assaut", dit
la citation. Il pérégrine ensuite d’hôpital en hôpital (Compiègne,
Angers, Melun), pour finir par être reconnu inapte au combat et
affecté au rôle de guetteur d’avions à Beauvais.
C’est là qu’il se lie d’amitié avec
un camarade de section, Albert Uriet et rencontre Germaine Pascal,
née Dauptain, mariée à un ingénieur des chemins de fer, mère de deux
enfants, qui ne cessera désormais de se trouver auprès de lui : ils
se marieront, en 1933, quand Sala aura fini par accepter le divorce.
« Albert Uriet, ancien séminariste à
Quimper, se définissait lui-même, dans ses lettres à "J.P.- Le Grand
Meaulnes", comme le François Seurel de l’aventure commune qui les
réunit pendant la guerre : non seulement, ils peuplèrent la campagne
d’êtres fantastiques - sorcières et coquecigrues -, d’animaux et de
paysages enchantés, mais encore ils tombèrent tous deux amoureux,
presque en même temps : J.P. de Germaine Pascal, Albert Uriet de
Germaine Huet. Comme ils étaient tous deux mariés et pères, comme
elles étaient toutes deux mariées et mères, leur situation devint
très compliquée dès que la guerre les eut dispersés. Mais "frères"
et "sœurs" ne cessèrent de s’écrire, donnant des nouvelles,
s’échangeant des livres et des articles. J.P. et Albert Uriet, dont
l’écriture, la graphie était presque semblable, avaient même projeté
d’écrire ensemble quelques romans – ce qu’ils ne réalisèrent pas.
Albert Uriet connaissait également certains des amis de J.P.,
Vincent Muselli, Max Jacob, Georges Riemann, Ary Leblond - le
directeur de La Vie dont il allait devenir le secrétaire,
André Salmon… » (note de C.P.)
« Jean Paulhan est en train de
changer, ou plus exactement de revenir à lui-même. Déjà, évoquant sa
vie dans les tranchées, il écrivait dans ce qui deviendra le
Guerrier appliqué : "[…] je ressentais de l’irritation et de la
rancune contre un ancien respect de la vie, un attachement aux
vivants, et les autres sentiments qui nous avaient trompés,
puisqu’ils n’avaient pas suffi, et qu’il avait fallu que la guerre
vînt. Par la légèreté qui en résultait à l’égard de liens consacrés,
la guerre était pour nous une sorte d’enfance." Et il vécut
effectivement ce cantonnement en campagne, qui dura presque une
année, comme un retour à la nature et à ses secrets, comme la
redécouverte de sa propre sensibilité si mal maîtrisée, comme une
enclave dans un imaginaire proche du Grand Meaulnes. Il
commence à écrire Lalie, Progrès en amour assez lents et
Le Pont traversé. »
(Claire Paulhan, La vie est pleine de choses
redoutables, p. 162)
La dernière année de la guerre voit,
à Tarbes, Paulhan hospitalisé, gravement malade, avec Sala, à ses
côtés, qui le soigne, tout en attendant la naissance de leur second
fils, Frédéric,
venu au monde le 16 août 1918. Paulhan démobilisé, en mars 19,
viendra vivre à Paris, avec femme et enfants, dans la pension
toujours tenue par ses parents.
Nommé rédacteur à la direction de l’Enseignement
Supérieur (ministère de l’instruction publique) il noue alors des
relations avec le milieu littéraire ; rencontre Breton, Aragon,
Soupault, Eluard, ainsi, à la fin de l’année 19, qu’André Gide et
Jacques Rivière, auprès de qui, dès janvier 1920, il accomplit des
tâches de secrétariat. En juillet, il est officiellement nommé
secrétaire de la Nouvelle Revue Française. Germaine
travaille, non loin de lui, dans les bureaux de la maison Gallimard.
Ils ne tardent d’ailleurs pas à emménager tous deux rue
Campagne-Première dans un atelier d’artiste, dont Franz Hellens se
souvient, dans Documents secrets : « un appartement composé
d’une seule pièce, si étroite qu’il n’y avait place que pour un lit
et une table ; une table si petite qu’elle suffisait à peine pour
son travail et, aux heures des repas, pour deux couverts. Quand
j’étais là, on en ajoutait
un troisième ; il n’y tenait que par un miracle
d’amitié. La cuisine se faisait sur une espèce d’étage intérieur,
voisin du plafond et formé par un plancher auquel on accédait au
moyen d’une échelle. Plus tard, la retraite de Châtenay-Malabry ne
convenait pas moins à cet esprit mystérieux, insaisissable, qui
semble se faire une coquetterie d’un éternel alibi. A première vue,
le mur d’enceinte paraissait dépourvu de porte d’entrée. Il me
fallut quelque temps et un flair que je ne me connaissais pas pour
en découvrir l’ouverture dissimulée derrière un buisson de
lauriers. » (p. 218)
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