Nous venons de voir que Paulhan avait passé le
cap de ses 80 années auprès de Dominique Aury, vivant le plus
souvent, depuis longtemps, auprès de cette dernière, en
Seine-et-Marne, à Boissise-le-Bertrand, près de Melun.
En 1951, Sala, sa première épouse,
mère de leurs fils Pierre et Frédéric, s'était éteinte, à Paris,
tenant toujours, malgré ses infirmités, une petite librairie.
Germaine, elle, à peu près dans le même temps, vit la maladie de
Parkinson, dont elle était atteinte, inexorablement s'aggraver et
dut s'aliter pour toujours dans sa chambre de leur appartement, rue
des Arênes (elle ne devait s'éteindre qu'en 1976).
Chez Gallimard, auprès de Paulhan et
Marcel Arland, dès la reprise de la revue, une jeune femme fut
choisie pour occuper le poste de secrétaire générale, Anne Desclos,
née à Rochefort le 23 septembre 1907, connue désormais sous le
pseudonyme de Dominique Aury. Le grand public la découvrira plus
tard sous un autre "pseudo", celui de Pauline Réage, auteur de l'Histoire
d'O.
Le nom de Dominique Aury, pour les
amateurs de la chose littéraire, restera lié au monde de la vie des
lettres de la seconde moitié du XXème siècle (elle
s'éteindra le 26-27 avril 1998). La Nouvelle N.R.F. lui a
dédié un hommage dans son n° 550 de juin 1999 (p. 153-193) ; elle a
par ailleurs confié de précieux souvenirs au numéro consacré par la
revue L'Infini (n° 55 – 1996) à Jean Paulhan. C'est à ces
propos, ainsi intitulés, qu'il est nécessaire de venir, mais après
avoir écouté Jean Grosjean nous parler de celle auprès de qui il a
lui-même longtemps travaillé :
« Elle avait l'art d'habiter les
textes classiques même ceux du moyen âge et aussi bien les audaces
des contemporains mais avec une particulière disponibilité pour
l'étrangeté des étrangers. Bilingue avec ferveur elle avait la
passion de traduire, elle savait faire entendre le génie anglais par
le génie français. De là lui venait d'accueillir si fraternellement
les univers des autres langues.
Mais de dire : La poésie je n'y
connais rien. Elle avait pourtant traduit, et même écrit, des
poèmes. Quand on la poussait dans ces retranchements-là elle
finissait par citer : La poésie se doit de donner le frisson.
Quant à si bien circuler dans le
narratif je ne sais si c'était la cause ou la conséquence de sa
façon d'être à l'aise avec les insupportables originaux qui
fleurissent sur les franges de la littérature autant qu'avec les
hauts personnages du monde ou les gens ordinaires ou humbles. Elle
avait pour tous une politesse discrètement chaleureuse et une
indulgente perspicacité. Les enfantillages des humains ne la
dupaient pas. Elle s'adressait à ce que chacun cache ou ignore de
soi. Cette espèce de court-circuit lui donnait une élégante distance
avec votre façade. Telle était son aptitude pour la réalité de la
vie.
A Malakoff son grand vitrage était
attentif à un carré de verdure et d'oiseaux. Elle a de plus en plus
fréquenté sa campagne de Boissise. Elle y allait malgré la migraine.
Au besoin elle s'arrêtait en route pour s'étendre un instant sur le
bas-côté.
Plus frêle et avec moins de mémoire
mais non moins de courage et d'amitié, elle s'est acheminée vers une
sorte de communion avec cette part de la vie qu'est l'absence. »
Quant à Dominique Aury,
il n'est, pour nous, que de suivre son itinéraire :
« Je suis devenue journaliste dans les années trente,
grâce à Thierry Maulner. Je travaillais à L'Insurgé. En
comparaison, L'Action Française était une feuille civilisée.
ll y avait aussi un grand garçon mince, qui marchait lentement, qui
dans sont bureau était assis avec une couverture sur les genoux :
Maurice Blanchot. C'est à cette époque que j'ai pris mon pseudonyme.
Aury vient du nom de ma mère dont le nom de jeune fille était
Auricoste. Dominique, c'était pour qu'on ne sache pas s'il
s'agissait d'une fille ou d'un garçon. Je n'assistais pas aux
réunions éditoriales de L'Insurgé. Un jour, quelqu'un a
demandé : "Dominique Aury, apportera-t-il ou apportera-t-elle son
article pour le numéro suivant ?" Pendant très longtemps, personne
ne m'a repérée et c'était très bien.

Au moment de la guerre, j'étais repliée à la campagne,
et je voulais faire quelque chose. J'ai écrit trois articles, sur la
façon de se servir des peaux de lapins, sur les midinettes et sur la
manière de confectionner des robes de chambre matelassées. J'ai
envoyé le tout à un hebdomadaire féminin qui s'appelait Tout et
Tout. J'ai reçu une lettre de convocation et j'ai alors
rencontré le directeur de ce petit organe de presse, un Belge qui
s'appelait Georges Adam. Il m'a engagé avec une mensualité pour
rédiger des échos. C'est lui qui m'a vraiment appris le métier de
journaliste, me faisant revoir mes copies des dizaines de fois. Je
ne me suis pas découragée et nous sommes devenus très bons amis.
Lorsque les Allemands ont gagné la guerre, on a fait comme si de
rien n'était, jusqu'à ce que le journal soit interdit. Georges Adam
est passé dans la clandestinité, et c'est lui qui a assuré la
diffusion des Lettres françaises pendant toute l'Occupation.
Il m'a embauchée. On m'apportait les journaux et les enveloppes. Je
mettais les uns dans les autres, et je les postais. Ce n'était pas
plus dangereux qu'autre chose. Il fallait seulement être vigilant.
Je me sentais bien dans la clandestinité, qui était un jeu tout à
fait passionnant. Ceci dit, des filles - dont j'ignore aujourd'hui
encore le nom - qui distribuaient aussi les journaux, ont été
arrêtées et déportées.

Je connaissais le nom de Paulhan avant la guerre, car il
se trouvait qu'il était très lié avec deux ou trois personnes de
l'Office National des Universités où mon père travaillait, boulevard
Raspail. Paulhan apportait lui-même des numéros de Mesures
dans cet organisme. Mon père me rapportait chaque fois un exemplaire
de cette revue : "Ça, c'est pour toi, c'est de la littérature
beaucoup trop intelligente pour moi."

J'ai été amenée pendant l'Occupation
à lui passer quelques exemplaires des Lettres françaises
clandestines dans une enveloppe en lui disant de ne pas les donner à
n'importe qui. C'était dans son bureau, à la N.R.F. Il m'a
regardée et n'a pas bronché. J'y suis retournée le lendemain, il m'a
demandé si je ne pouvais pas servir de boîte aux lettres. Comme ça.
Vivant chez des amis, j'ai dû refuser, pour ne pas les mettre en
danger.
La N.R.F. était alors
installée à un étage qui n'existe plus maintenant. C'était au
deuxième étage, sous les toits. Le bureau de Paulhan était tout
petit. S'y entassaient Léon-Paul Fargue, Bernard Groethuysen,
Germaine Paulhan et Paulhan lui-même. J'entrais, Paulhan me donnait
deux ou trois textes que j'allais lire debout dans le couloir :
"Vous me direz ce que vous en pensez." Je fais toujours ce qu'on me
dit. Il voulait voir ma réaction. Il me testait, non sans malice,
mais avec beaucoup de gentillesse. Alors je rapportais les textes en
disant que je les trouvais ineptes, ou très bons selon les cas. Il
me regardait : "Vous en êtes sûre ?" Alors, je répondais oui, et il
disait : "Ah bon." Et il m'en donnait un autre. Je trouvais cela
très drôle.
Un jour que je me trouvais dans le
couloir à lire un de ces textes, je vois un grand jeune homme sortir
de la porte du fond puis revenir dans son bureau. Je suis allée voir
Paulhan et je lui ai demandé qui était-ce : "Comment, vous ne
connaissez pas Drieu ?" Figurez-vous que j'ai découvert en lisant
les lettres de Paulhan qu'il m'avait proposée à Drieu pour l'aider
dans son secrétariat. Paulhan lui disait que j'étais méthodique, moi
qui ne le suis jamais. Drieu aurait répondu : "Ah non, pas de femme
!" Paulhan aimait bien Drieu. Mais surtout, il n'a jamais été contre
le fait qu'on publie quelque chose. Un texte, ça doit être publié.
Le diable le publie, alors on le publie chez le diable. Un écrivain
doit être publié.
Il est possible qu'il ait lui-même donné quelques textes
à Comoedia pour dédouaner ses amis qui en faisaient autant.
Il y avait par exemple Marcel Arland qui collaborait à Comoedia,
mais aussi Paul Valéry, Jean Cocteau. Montherlant, Audiberti,
Jacques Copeau, Jean Grenier, et j'en passe. Après la guerre,
Paulhan a essayé pendant des années de sortir de son pétrin René
Delange qu'il aimait beaucoup. Delange voulait fonder un nouvel
hebdomadaire, où je devais tenir la chronique des romans. J'ai
assisté à un tas de réunions, mais cela n'a jamais marché. On n'a
jamais permis à Delange de faire quoi que ce soit.

La probité intellectuelle de Paulhan est quelque chose
d'admirable, mais mentir ne lui semblait pas très important. Je me
souviens, plus tard, lui avoir dit au cours d'une conversation :
"Mais vous avez menti". Et lui de répondre :
"Oui, et alors ?"

J'ai moi-même fait partie pendant l'Occupation de la
commission de contrôle du papier. Elle était présidée par Bernard
Faÿ qui s'est ensuite enfui en Suisse, que je n'ai jamais vu de ma
vie, et qui avait comme secrétaire générale une certaine Marguerite
Donnadieu.
J'étais alors très amie avec elle. Je l'ai perdue de vue quand cette
commission a été supprimée. Notre rôle consistait à voter pour des
livres qui avaient été acceptés par des éditeurs et pour lesquels
ils réclamaient du papier. Je me rappelle avoir lu avec admiration
deux ou trois cahiers écrits à la main d'un écrivain dont il me
semblait avoir déjà lu quelque chose mais dont le nom de signature
ne me disait rien : Louis Poirier. Il s'agissait d'Un beau
ténébreux de Julien Gracq. Je me souviens également d'avoir voté
pour un livre de Robert Desnos et l'avoir rencontré le jour même sur
le pas de la porte de chez Gallimard. Je lui ai annoncé que son
livre allait pouvoir sortir. Il a été arrêté le lendemain matin.

Pendant la guerre, j'avais lu fidèlement Je Suis
Partout, et je dois dire qu'il y a deux ou trois articles de
Brasillach ou de Rebatet qui m'ont paru ignobles. Je n'ai jamais pu
le dire à Brasillach. En revanche, j'ai eu l'occasion de connaître
Rebatet, dont Paulhan m'avait confié la lecture du manuscrit qu'il
avait écrit en prison. On m'a donné ce manuscrit un après-midi. Je
l'ai lu jusqu'au lendemain soir, nuit comprise. Je suis la première
lectrice des Deux Etendards. Plus tard, lorsque j'ai
rencontré Rebatet, je lui ai dit que son livre était admirable mais
que ses articles, pendant la guerre, étaient abjects. Il m'a répondu
: "Ce sont des cons, ils ne m'ont pas fusillé. –
Oui, vous ne l'auriez pas volé."

Paulhan était très fâché lorsqu'on n'était pas plein
d'admiration pour ce qu'il faisait. En revanche, il n'a jamais eu
peur de rien, ni d'être mis au ban, ni de se faire insulter. Cela
lui était complètement égal. Il était très tranquille. C'était
d'ailleurs étonnant. Au moment de la sortie de sa Lettre aux
directeurs de la Résistance, en 1952, nous étions allés tous les
deux en Guinée, invités par un écrivain qui avait eu le Prix de la
Guilde du Livre pour laquelle je travaillais. Vous n'imaginez pas le
tas de lettres d'insultes qu'il a trouvé à son retour. Il était
stupéfait. Ça l'a d'ailleurs rendu encore plus combattant.
Il avait en horreur tous les fanatismes. Qu'ils
soient politiques, religieux ou artistiques. Il ne pouvait supporter
que l'on condamne quelqu'un à cause d'une différence d'opinion. Cela
le mettait dans des colères froides. C'était un tempérament violent.
La violence contrôlée des méridionaux protestants. Ils deviennent
tout pâles, et l'on sent qu'ils vous tueraient facilement.

Du fait que j'avais participé à la
diffusion des Lettres françaises et que j'avais travaillé avec
Georges Adam, j'ai continué à travailler pour ce journal quand il
est sorti de la clandestinité. J'avais une double fonction : je
lisais les journaux anglais pour y pêcher des nouvelles, et je
faisais des interviews. J'ai interviewé un tas de gens, à commencer
par Paulhan. Je me souviens de Martin-Chauffier qui rentrait de
déportation. Je me souviens aussi de Louis de Broglie à l'occasion
de son entrée à l'Académie. J'étais accompagnée par Bernard Milleret
qui dessinait de très bons portraits. Il faisait également de très
belles sculptures. J'interrogeais aussi les écrivains qui venaient
d'avoir un prix littéraire. Une fois, j'interroge une fille à propos
d'un livre dont j'ai oublié le titre et que Chardonne avait défendu.
Il avait lu mon commentaire et m'avait écrit une lettre avec ce
post-scriptum : "J'avais pris le soin de ne pas lire ce livre pour
mieux pouvoir le défendre." Une révélation sur les mœurs éditoriales
en un seul paragraphe. »

Attaché au sort de la Nouvelle
N.R.F., Dominique Aury participait de plein droit au fameux
Comité de Lecture, institution "Gallimardienne" s'il en fût. Michel
Mohrt a su en parler avec humour dans "Ma vie à la N.R.F." (2005) :
« … Jean Paulhan parlait le premier.
Il se tenait debout. Je crois qu'il portait un corset : sans doute
voulait-il aussi le mettre à la littérature. J'entends sa voix haut
perchée, un peu précieuse et où, dans les fins de phrases, perçait
un léger accent chantant du Sud-Ouest. Il parlait d'un poète belge.
Il me semble que Jean Paulhan avait une prédilection pour les poètes
belges. Il les trouvait "sympathiques", parfois "très épatants" et
terminait l'étude de l'œuvre proposée en déclarant que "ce n'était
pas grand-chose". Le numéro amusait toujours et l'on voyait un
sourire sur les lèvres de Gaston. C'était au cours de la séance du
Mardi du Comité de Lecture.
Dominique prenait ensuite la parole.
Elle parlait d'un roman avec l'intelligence et la finesse que l'on
admire dans les textes qu'elle a rassemblés dans Lecture pour
tous… »
« Je tiens à rendre hommage,
poursuit-il, à cette grande dame des Lettres dont le nom est
définitivement associé à celui de la N.R.F. Qu'elle parle de
Chateaubriand, "vicomte presque pour rire", de Rancé, de Colette, de
Benjamin Constant, la sûreté de son jugement éblouit. L'étude de
l'œuvre conduit Dominique Aury à porter un jugement moral et elle va
du particulier au général avec une intrépidité qui fascine. On
tirerait de ses études littéraires un recueil d'aphorismes : "Les
actes laissent des traces moins profondes que les rêves", "La vie
qui est au grand jour, une fois le jour écoulé n'intéresse plus
personne", "Les secrets ne périssent pas. Ce sont les secrets qu'on
veut voir, ce qui se passe dans la maison lorsque les portes sont
refermées sur ceux qui les habitent, et qui se croient abrités et
libres", "On regarde un supplice qui n'en finit pas, écrit-elle à
propos de Benjamin Constant dans son Journal, mais on écoute
de toutes ses forces pour entendre à travers les cris ce qui
n'échappe qu'aux âmes que tous les supplices, la vérité de la honte,
du remord, du désir, du désespoir."
Je ne peux m'empêcher d'entrevoir
dans ce texte le sens caché d'un roman célèbre, resté longtemps
inavoué, mais dont l'auteur - une femme - a révélé son nom.
L'érotisme n'est-il pas l'une des façons les plus sûres
de vaincre la Terreur en la mettant comme au service de la
rhétorique ? Le baroque ne faisait pas peur à
Dominique. La préciosité non plus. Pourquoi pas l'érotisme ? »

Nous savons aujourd'hui qu'Histoire
d'O est le résultat d'un défi, lancé par Jean Paulhan à
Dominique Aury, qui le releva.
« Il y avait un an qu'elle était
secrétaire générale de la N.R.F. - et on la savait intimement
liée à Jean Paulhan, le directeur de la revue - lorsque Jean-Jacques
Pauvert publia Histoire d'O, un court roman sado-masochiste
signé Pauline Réage et préfacé par Jean Paulhan, dont on connaissait
l'intérêt pour l'œuvre de Sade. Immédiatement, Paulhan est soupçonné
d'être l'auteur du texte racontant les plaisirs d'une jeune femme
qui aime se faire fouetter et enchaîner. Certains pourtant avancent
l'hypothèse de Dominique Aury, relevant que Pauline Réage est à une
lettre près l'anagramme de "Egérie Paulhan". Toutefois, très vite,
c'est plus la question de la censure que celle de l'auteur qui
préoccupe les défenseurs de ce texte où ils voient un geste de
liberté littéraire et morale. Le livre obtient le prix des
Deux-Magots 1955, mais il est saisi dans plusieurs pays. Pendant des
années, il est interdit à l'affichage et à la publicité, on le vend
(très bien) sous le manteau, on le traduit - clandestinement parfois
-, jusqu'à ce qu'il devienne un classique de la littérature érotique
(aujourd'hui disponible dans Le Livre de poche), dont il est convenu
de louer les qualités de style avant même de l'avoir lu.
Pauline Réage a parlé quelquefois, notamment avec la
romancière Régine Deforges (O m'a dit : entretiens avec Pauline
Réage, réédité chez Pauvert, en 1995), mais Dominique Aury n'a
pris la parole qu'en 1994, à quatre-vingt-six ans. Dans l'entretien
du New Yorker, elle affirme que Histoire d'O fut écrit
comme une "lettre d'amour à Jean Paulhan" : "Je n'étais pas
jeune, je n'étais pas jolie. Il me fallait trouver d'autres armes.
Le physique n'était pas tout. Les armes étaient aussi dans l'esprit.
"Je suis sûr que tu ne peux pas faire ce genre de livres",
m'avait-il dit. Eh bien, je peux essayer, ai-je répondu."
Elle explique que Pauline a été choisi en hommage à Pauline Borghese
et à Pauline Roland (une féministe) et que Réage a été trouvé par
hasard, dans un registre immobilier. Quant à l'héroïne, elle
s'appelait à l'origine Odile, prénom d'une amie de Dominique Aury à
laquelle il était "difficile d'imposer toutes ces choses".
On n'a donc gardé que l'initiale, O. L'année suivante (voir son
entretien avec Hector Bianciotti dans "Le Monde des livres" du 24
mars 1995), Dominique Aury évoquait le rapport qui existait à ses
yeux entre "O et les mystiques" et ce qu'elle
définissait comme "le pur amour" : "L'amour nous rendrait-il
esclave ? Evidemment. Si on n'est pas esclave, ce n'est pas très
sérieux (…) C'est une manière de se perdre, de s'abandonner ; une
façon d'être délivré, ce n'est pas autre chose." »
(Le Monde des Livres, 2-3 mai 1998)
Avant de quitter Dominique Aury, nous
ne pouvons que faire nôtre la page que lui dédie Guy Rohou (p. 177)
dans l'hommage du numéro 550 de La Nouvelle N.R.F. de
juin 1999 :
« Inséparable de Jean Paulhan et de
Marcel Arland, habitée comme eux par le même amour de la
littérature, le service à donner à la Nouvelle Revue française,
peut-être manque-t-il à Dominique Aury - ce qui serait justice
rendue - d'être reconnue comme écrivain à part entière. Combien peu,
je crois, connaissent Lecture pour tous,
recueil d'essais consacrés à des écrivains français (exception faite
de Longus et Lewis Carroll) que Dominique Aury aborde avec une
curiosité brûlante. L'attention qu'elle porte à l'œuvre se nourrit
de la sympathie qu'elle éprouve pour celui, ou celle, qui tient la
plume : le masque des jours n'est jamais si bien, ou si mal posé,
qu'il ne laisse filtrer un liséré de vie dont s'éclaire parfois le
texte. On n'ôte rien aux "grands accords de violoncelle et d'orgue"
des Mémoires d'Outre-Tombe si l'on essaie de retrouver la
trace du vicomte, quelque part entre Combourg et la Trappe où Rancé
se retire. Des écrivains mal aimés, Cazotte ou Maurice Scève,
Dominique Aury nourri l'œuvre de sa soif de lire autant que de son
savoir d'écrire. Echange et commerce, c'est le va-et-vient entre la
plume de l'un et le regard des autres. Le sous-titre donné à la
chronique consacrée à Benjamin Constant pourrait définir ce que
Dominique Aury recherche, et nous livre : le versant caché. »
Quant à Paulhan, signataire de la Préface à Histoire
d'O, publié par J.-J. Pauvert, il s'en explique à Rolland de
Reneville, en ces termes, dans une lettre de
déc. 1955 :
« Mon cher André,
Je le vois bien, c'est sur le fond
que nous différons. Que vous dire ? Voici en tout cas ce que je
pense fortement : c'est que l'amour, s'il est parfaitement intense
et pur, n'a rien à craindre des aventures, des difficultés, des
variations du sexe. C'est qu'il n'a même pas à se dissimuler ces
détails. C'est qu'il n'est rien de réel (la réalité fût-elle de
l'ordre du rêve) qu'il ait à redouter. C'est qu'il peut traiter ces
variations comme des signes (qu'il emplit d'un nouveau sens), bref
comme une algèbre plus ou moins ardue - mais dont les équations
n'offrent pas des gênes beaucoup plus graves qu'une géométrie de la
quatrième dimension, ou un problème topologique. Ainsi de l’Histoire
d'O. C'est là ce que je voulais donner à entendre dans ma petite
préface. Peut-être aurais-je dû marquer le problème - et du même
coup la solution - d'une manière plus explicite.
Mais j'aurais voulu y jeter mon lecteur plutôt que le
lui expliquer. Mais j'aurais voulu l'être plutôt que le dire.
Il m'a semblé - il me semble encore - qu'il y suffisait de traiter
de façon parfaitement décente un récit parfaitement indécent. »
(Choix de Lettres, III, p. 143)
« Je crois que Paulhan a été amoureux
de Jouhandeau. Il n'y a qu'à voir le ton de ses lettres », nous
assure Dominique Aury, qui poursuit : « Sans qu'il n'y ait rien eu
de physique entre eux, c'était un amour évident, éclatant, le style
de ses lettres a changé dès l'instant où je suis entré dans son
existence. Cette activité amoureuse a changé d'objet par hasard,
c'est tout. »
Effectivement, dans le corpus
des lettres de Paulhan à Jouhandeau, tel que l'offre le Choix des
Lettres, de mai 1926 à 1965, on perçoit quelque chose de cet
attachement amoureux, de type platonique, mais bien réel :
« L'esprit en général, oui ; et le tien en particulier - dont tu
peux bien imaginer ce que dirait un psychanalyste, ou un psychologue
: cet accident de la lèvre (qui te rend aujourd'hui si beau) source
évidemment dans ton enfance, de refoulements, d'humiliations, de
douleurs - d'où naît ce monde de l'âme, où tu es seul roi. » (lettre
de mars 1934, I, p. 316)
Il n'est que d'être attentif, ainsi
que le recommande Dominique Aury, au ton de ces lettres, pour être
persuadé de la force émotive du sentiment, chez Paulhan, à l'égard
de son ami.
Au temps de la N.R.F. de Rivière,
c'était Gide qui tenait la place centrale au cœur de la rosace des
auteurs-maison. Pour Paulhan, c'est à Jouhandeau qu'échoit, dès
1926, cette place privilégiée. Il n'hésita pas à le lui confier un
jour (oct. 1936, I, p. 417) : « Il me semble qu'il est à la N.R.F.
une place qui t'appartient, que tu es seul à occuper, d'où rayonne
quelque chose sur les autres pages. »
Avec cet ami, au cours des décennies,
il n'aura cessé de revenir aux questionnements les plus essentiels :
"Cher
Marcel
avril 1933
Ce que je voudrais un jour savoir de
vous, c'est pourquoi vous croyez en Dieu je veux dire de quelle
manière, dans quel ordre ; et si par exemple vous êtes frappé
d'abord de l'existence de l'absolu, qui prend ensuite pour vous
cette personne. Ou bien si c'est Dieu d'abord…
Il n'est sans doute rien d'aussi
humiliant qu'une discussion ou conversation entre croyant et
incroyant où il est sûr que ce n'est jamais d'une même chose que
l'on parle. Mais je voudrais entendre trois mots que vous vous
diriez à vous-même. (Et si vous me répondez que ces mots et bien
d'autres vous les avez dits à haute voix et que j'ai pu les lire,
que vous demanderais-je de plus ?) . »
ou encore, ce billet :
Vendredi [20 mars 1936]
« Je crois qu’il y a en nous tous un
grand désir de mourir qui nous prend subitement comme une fièvre,
comme une folie : c’est pour n’en laisser rien soupçonner à ceux qui
pourraient le mieux le deviner dans leurs yeux, que les mourants se
détournent de ceux qu’ils préfèrent.
A moi aussi, ces heures passées dans ta chambre
m’ont fait un grand bien.
Je t’embrasse ; je vous embrasse tous deux.
Jean »
et cet autre :
« Je n'ai pas eu le bonheur d'avoir une éducation
religieuse : je veux dire que j'ai passé une grande partie de
ma vie (que j'aurai passé, plutôt) à découvrir ce que tu as su,
presque à ta naissance : c'est que tous les hommes ont la même âme.
C'est une découverte à côté de quoi le reste ne compte plus guère… »
(Choix de lettre, I, p. 291, 367, 415)

Les prises de position, irrecevables,
de Jouhandeau, exprimées, dès 36, dans une série d'articles
violemment antisémites ; plus tard, son attitude plus que favorable
à la collaboration avec l'occupant (voyage en Allemagne, octobre
41), contristèrent Paulhan.
Aux approches de la Libération, Jouhandeau et sa femme
Elise, coupable d'une fâcheuse influence sur son mari, très
spécialement dans le domaine des options politiques ; elle en
viendra à dénoncer Paulhan à la Gestapo, en mai 44, comme
"juif" (!), vécurent dans l'angoisse de ce qui
les attendait après la victoire. Exaspéré, Paulhan écrit la lettre
suivante, en mars 44 :
« Bien cher Marcel,
de ton courage personne (ni surtout
moi) ne doute. Mais en ce moment, je t'en prie, n'en parle pas.
Ouvre les yeux. Tu n'es pas exposé. Ce n'est pas toi qui es exposé.
Ce n'est pas toi qui viens de mourir en prison, c'est Max Jacob. Ce
n'est pas toi qui as été tué par des soldats ivres, c'est Saint-Pol
Roux. Ce n'est pas toi qui as été exécuté, après un jugement
régulier, c'est Jacques Decour, c'est Politzer. Ce n'est pas toi qui
es forcé de te cacher pour échapper à l'exécution, à la prison ;
c'est Aragon, c'est Eluard, c'est Mauriac. Ce n'est pas toi qui es
déporté en Allemagne, c'est Paul Petit, c'est Benjamin Crémieux. Ce
n'est pas toi qui es en prison, en cellule, c'est Desnos, c'est
Lacôte. Dans un temps où nous avons tous à montrer du courage, tu es
le seul, (peu s'en faut) qui ne soit pas menacé, qui mène une vie
prudente et paisible. Et je sais trop que tu es incapable de rien
faire par prudence, et que tu as cette paix certes sans l'avoir
voulue. Mais enfin tu l'as. Ce n'est pas à toi à parler de ton
courage, ni même de ton courage à venir (s'il a jamais à venir, ce
que je ne crois pas). Bien. Quant au reste, je suis sûr que notre
amitié, je suis sûr du moins que la mienne est de taille à résister
à tout. »
Effectivement, malgré ces
turbulences, graves, l'amitié entre Paulhan et Jouhandeau résistera.
Au lendemain de la mort de Paulhan, le chroniqueur de Chaminadour
lui rendra hommage en ces termes :
« Etiez-vous son ami, vous aviez beau vous
trouver dans une situation indéfendable, qui contrevenait à ses
goûts, à ses principes, il n'avait de cesse, après vous avoir
couvert de son corps au fort du combat, qu'en se jetant dans le feu
ou dans l'eau pour vous sauver. Jean Paulhan était un de ces êtres
hors série comme en produisait l'Héllade présocratique. Affleurait
parfois chez lui je ne sais quoi de divin. »
(Journaliers, XXIV, p. 108)
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